2017 - GET OUT

de Jordan Peele (USA)
Avec David Kaluuya, Allison Williams, Bradley Whitford, Caleb Landry Jones, Catherine Keener

Jordan Peele (célèbre aux USA pour les sketches hilarants de son duo Key and Peele) l'avoue : l'idée de son étonnant scénario lui est venue d'un numéro de stand-up d'Eddie Murphy, narrant les difficultés de la première rencontre avec les parents de sa petite amie blanche. Etre un Noir outre-Atlantique semble toujours être aussi difficile en 2017, et une véritable sinécure sous le gouvernement Trump. Motivé, Peele a écrit et réalisé ce premier long spontané et intelligent, soutenu par la prestigieuse maison Blumhouse, qui ne craint pas la subversion (cf la trilogie American Nightmare).

Ce qui surprend tout d'abord, c'est l'originalité du traitement. Get Out est un film de genre, oui, mais les saillies horrifiques ne sont là que pour servir la force du propos : imaginez un épisode de La 4e Dimension réalisé par Spike Lee. Les références sont nombreuses et non attendues, flattant le cinéphile amoureux de fantastique à portée philosophique : paranoïa à la Polanski, sujet proche de celui de Seconds de Frankenheimer, coups de coude aux Femmes de Stepford, déviances cliniques évoquant le Society de Brian Yuzna, le tout saupoudré d'un cynisme grinçant et politique digne de Romero (La Nuit des Morts-Vivants est ouvertement cité dans l'épilogue). Peele s'affranchit néanmoins de ses illustres aînés en proposant un ton et un rythme très personnels, et fait preuve d'une belle rigueur scénaristique, chaque élément intriguant trouvant une explication logique (ou gentiment tirée par les cheveux) in fine, et chaque petit détail anodin se révélant pièce maîtresse d'un puzzle élaboré. Rien n'a donc été laissé au hasard pour provoquer l'effet escompté, à savoir un insidieux malaise qui s'installe au fur et à mesure que notre héros découvre les méandres de sa belle-famille, mais aussi des instants effrayants qui évitent brillamment le piège du jump scare, se basant uniquement sur des visions furtives, des images dérangeantes (le jardinier qui pique un sprint face caméra, les sourires glaçants de la gouvernante) et de réjouissants sursauts gore.

Peele connaît donc ses classiques, mais là où il s'élève au-dessus de ses pairs, c'est dans la force et la singularité de son message humaniste, qui envoie un reflet peu reluisant à la gauche caviar américaine. En effet, ici les cibles ne sont pas comme souvent les réactionnaires primaires mais bel et bien les démocrates qui ont voté Obama et pratiquent une discrimination positive et hypocrite. Pire que la haine crasseuse de l'extrême-droite ou la peur inconsidérée de l'étranger propre aux républicains, le racisme larvé de cette communauté WASP s'insinue dans la moindre remarque «empathique » à l'égard de ce jeune Black qui fait figure de trophée, adulé, convoité et envié pour sa soi-disant supériorité biologique et sexuelle, ainsi que sa « coolitude » unique. Le discours est revigorant, subtil et inattendu, servi au cordeau par des comédiens très bien dirigés, l'excellent Daniel Kaluuya (Black Mirror, Sicario) en tête, mais aussi Catherine Keener et Bradley Whitford, vénéneux en diable, et la surprenante Allison Williams (Girls). Peele se permet même le clin d’œil geek ultime en confiant le rôle furtif du grand-père à Richard Herd, le big boss des Visiteurs de la série V originale !

Ce serait mentir de dire que Get Out n'évite pas les écueils liés aux premiers essais, notamment quelques moments comiques avec Lil Rel Howery un peu téléphonés (bien que drôles), un Caleb Landry Jones à la limite du cabotinage, une deuxième partie trop explicative (justifiée avec roublardise par le script), et une résolution qui confond vitesse et précipitation. Cependant le grand écart couillu entre savoureux bis du samedi soir et fable corrosive est exécuté avec tant d'ardeur à l'ouvrage qu'on ne peut qu'applaudir des deux mains et célébrer une telle créativité. Le succès surprise (et historique) du film aux Etats-Unis permet même d’espérer une suite qui lèverait le voile sur les arcanes de la mystérieuse « Coagula »…

© Julien Cassarino