lundi 13 août 2018

Théma CINEMA ET TELEVISION


« La caméra - cette espèce d'arme sans munitions, cette grosse bête noire qui vous aspire, elle vous avale puis vous recrache sur un écran. »
(Jacques Dutronc)


INDEX DES FILMS CHRONIQUÉS :
1973  Last House on Dead End Street de Roger Watkins
1983  Le Prix du Danger de Yves Boisset
1985  Démons de Lamberto Bava
1986  Kamikaze de Didier Grousset
1987  Running Man de Paul Michael Glaser
1987  Cheeseburger Film Sandwich de Joe Dante, John Landis, Carl Gottlieb, Peter Horton, Robert K. Weiss
1989 Shocker de Wes Craven
1993 Panic sur Florida Beach de Joe Dante
1994 La Cité de la Peur de Alain Berbérian
1998 Ring de Hideo Nakata

dimanche 12 août 2018

1973 - SEASON OF THE WITCH

de George A. Romero (USA)
Avec Jan White, Ray Laine, Ann Muffly, Joedda McClain, Bill Thunhurst, Neil Fisher

En ces années 70 balbutiantes, George Romero cherchait encore sa voie, partagé entre le cinéma d’auteur et les films de genre. Il faut dire que le succès de La Nuit des Morts-Vivants le dépassa quelque peu, le public et la critique lui allouant même des intentions qu’ils n’avait guère soupçonnées lui-même. « Je ne pensais même pas faire un film de zombies », avoue-t-il. « Pour moi, les zombies étaient liés aux Caraïbes et au vaudou. J’imaginais plutôt des ghoules, comme dans les vieux films Universal. Comme quoi, parfois ce sont les spectateurs qui décident pour vous ! » (1) En abordant Season of the Witch, le cinéaste s’efforça une fois de plus de mêler le surnaturel à une réflexion socio-politique. « Nous avions très peu d’argent pour faire ce film, qui n’est pas très connu du public », regrettait Romero (2). 

Lasse de sa vie monotone d’épouse modèle, Joan (Jan White), une femme au foyer quinquagénaire, est en proie à des cauchemars lui renvoyant l’image de son existence morose. Elle y découvre un mari violent et abject, ainsi que son propre visage soudain vieilli. Le psychiatre à qui elle se confie ne lui est pas d’un grand secours, et sa fille adolescente, en opposition permanente avec son père, semble devenir une inconnue à ses yeux. Dès les premières minutes du métrage, Romero saisit le malaise de son héroïne avec beaucoup de justesse et le retranscrit de manière quasiment viscérale. Un premier déclic survient dans sa vie lorsque ses amies et elle rencontrent une tireuse de cartes de tarot qui prétend reprendre le flambeau d’une sorcellerie se perpétuant de mère en fille. Ce culte, qui se vit comme une religion et se transmettait jadis oralement, est désormais accessible à tous grâce à une abondante littérature grand public. 

Déçue par sa fille qui fugue, par le petit ami de celle-ci qui n’est qu’un jeune homme prétentieux et imbu de lui-même, par ses amies qui l’agacent, Joan décide de franchir le pas. Elle s’initie à la magie grâce à un livre, achète dans un magasin le matériel nécessaire (un petit chaudron, de l’encens, divers produits), se met à réciter une série d’incantations et se dénude entièrement pour célébrer son entrée dans le cercle fermé des sorcières. Ses nuits n’en sont pas moins agitées pour autant, bien au contraire. Désormais, un homme masqué et ganté hante ses cauchemars, pénétrant chez elle pour l’agresser. Ce rêve récurrent aura des conséquences désastreuses au cours d’un final qui évoque celui de La Nuit des Morts-Vivants. Fascinant dans sa description du désespoir né d’une vie où toute passion s’est peu à peu érodée, Season of the WItch pèche sans doute par excès de statisme et de dialogues, passant du coup un peu à côté de son sujet. Bien des années plus tard, George Romero nous confiait son envie d’en réaliser un jour un remake. Un vœu resté hélas sans suite.

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en juillet 2005

© Gilles Penso
Thema: SORCELLERIE


vendredi 10 août 2018

1977 - MARTIN

Martin

de George A. Romero (USA)
Avec John Amplas, Lincoln Maazel, Tom Savini, Christine Forrest, Elyane Nadeau, Sara Venable, Francine Middleton

Relecture moderne et surprenante du thème du vampirisme, Martin est un film qui a toujours particulièrement tenu à cœur à George Romero. Ici, l’addiction au sang est traitée comme une pathologie liée à des complexes sexuels. Ainsi Martin (l’incroyable John Amplas, dans son premier rôle à l’écran), un jeune homme complexé et inhibé, ne peut pas vivre sans une ration régulière de sang, qu'il prélève méthodiquement sur des victimes féminines au gré de ses rencontres. Dès le prologue, le ton est donné : le film nous montre un meurtre/viol sans concession dans le compartiment d’un train. Martin anesthésie sa victime à l’aide d’une seringue, la dénude, simule l’acte sexuel avec elle (sans dépasser ce stade), puis ouvre le bras de la malheureuse avec une lame de rasoir pour se repaitre de son sang. La scène met d’autant plus mal à l’aise qu’elle est traitée avec un réalisme cru. 

Ce vampirisme d’un nouveau genre ne serait-il donc qu’une sorte de toxicomanie expurgée de tout élément surnaturel ? Nous serions tentés de le croire. Mais lorsque Martin vient rendre visite à son oncle Cuda (Lincoln Maazel), le folklore traditionnel est convoqué. De l’ail pend sur les portes de la maison, le vieil oncle parle avec un accent d’Europe de l’est, traite le jeune homme de Nosferatu et s’arme d’un crucifix. Certes, aucun des accessoires habituels n’a d’effet sur Martin (ni la croix, ni l’ail, ni les rayons du soleil), mais il s’agit bel et bien d’un vampire, quatre fois plus âgé qu’il n’y paraît. 

C’est ce que nous confirment des flash-backs en noir et blanc s’intercalant régulièrement dans la narration jusqu’à la contaminer. On y découvre un Martin plus jeune mais avec les mêmes traits, dans une époque plus ancienne, pourchassé par les villageois à cause des meurtres qu’il a commis. Baignées dans une ambiance étrange à mi chemin entre Terence Fisher (Le Cauchemar de Dracula), Mario Bava (Le Masque du Démon), Herk Harvey (Carnival of Souls) et Francis Coppola (celui de Dementia 13), ces séquences furtives rappellent les expérimentations de montage auxquelles s’essayait Romero sur There’s Always Vanilla, la comédie romantique qu’il réalisa après La Nuit des Morts-Vivants. Il y jouait déjà avec l’altération du temps au sein de sa narration pour casser volontairement sa linéarité. 

« Martin demeure mon film préféré », avoue le cinéaste. « C’était un projet très personnel. L’idée de ce film m’est venue suite à un cauchemar. Il a été produit par une toute petite compagnie pour un budget minuscule, et le résultat est très proche de ce que j’avais en tête en l’écrivant. Comme il a été réalisé entre amis, dans une atmosphère très conviviale, je n’ai pas vraiment de recul. Je l’appréhende moins comme un film que comme une expérience personnelle. » (1) Martin est en effet une affaire de famille. Romero (alors imberbe) y joue lui-même un prêtre, son fidèle complice Michael Gornick en signe la photographie, son ami Tom Savini crée les maquillages spéciaux et interprète (sans ses célèbres moustaches) le petit ami de la cousine de Martin. Quant à cette dernière, elle est incarnée par Christine Forest, qui deviendra l’épouse du réalisateur et jouera dans six autres de ses films.

(1) Propos recueillis par votre serviteur en juillet 2005

© Gilles Penso
Thema: VAMPIRES

mercredi 8 août 2018

2018 - SKYSCRAPER

Skyscraper

de Rawson Marshall Thurber (USA)
Avec Dwayne Johnson, Neve Campbell, Chin Han, Roland Moller, Pablo Schreiber, Noah Taylor, Hannah Quinlivan, Matt O’Leary

Depuis le début des années 2000, Dwayne Johnson cherche à s’imposer comme le Arnold Schwarzenegger du 21ème siècle. Même profil (un « Monsieur Muscle » adulé des foules et reconverti dans le cinéma), même registre (l’action virile et spectaculaire teintée d’humour), mêmes genres (l’héroïc-fantasy, la comédie d’aventure, la science-fiction, le thriller, le fantastique)… Mais cet « effet miroir » n’est que superficiel. Si la carrière de The Rock, malgré sa popularité, n’arrivera sans doute jamais à la cheville de celle du « Chêne Autrichien », c’est parce qu’elle n’a pas su profiter de cinéastes à la forte personnalité. En lieu et place de John Milius, James Cameron, John McTiernan ou Paul Verhoeven (excusez du peu !), l’ex-catcheur ne s’entoure que d’aimables faiseurs respectant gentiment les délais et les budgets imposés par les studios et laissant les spécialistes des effets visuels concevoir pour eux les séquences d’action. 

Mis en scène par un réalisateur jusqu’alors habitué aux comédies, Skyscraper n’échappe pas à la règle. A moins d’être prêt à se payer une bonne tranche de rigolade au second degré, le visionnage de ce mixage improbable entre La Tour Infernale et Piège de Cristal ne saura provoquer que haussements d’épaules désabusés et soupirs exaspérés. Le trauma initial du héros, situé dix ans avant l’action principale, exhale d’emblée un tel sentiment de déjà vu que les espoirs s’évaporent en quelques secondes. Le massif Dwayne incarne ici Will Sawyer, ancien leader d’une équipe de libération d’otages pour le FBI reconverti dans la sécurité des buildings depuis une opération ayant viré au désastre. Installé à Hong-Kong avec ses deux enfants et son épouse (Neve Campbell, seul rayon de soleil d’un casting bien terne), il est responsable de la plus haute tour du monde (1100 mètres de haut, 225 étages), érigée à l’initiative du millionnaire Zhao Long Ji. 

Mais devinez quoi ? Des méchants terroristes s’introduisent dans le gratte-ciel et provoquent un incendie, pour une raison tellement tirée par les cheveux qu’on sent bien l’embarras du réalisateur/scénariste lorsqu’il s’agit de justifier cet acte de sabotage. Peu importe : de jolies flammes illuminent bientôt le building en images de synthèse et le transforment en brasier titanesque. Or la famille de Sawyer est coincée dans la tour infernale. N’écoutant que son courage, Will Dwayne The Rock Sawyer Johnson n’y va pas par quatre chemins : il escalade à mains nues une grue de chantier puis se jette dans le vide pour atterrir dans l’immeuble en flammes, tout ça avec une jambe de bois ! 

Testostérone, pyrotechnie, cascades improbables et unijambisme sont donc au programme de Skyscraper, dont chaque rebondissement est prévisible puisque la plupart des éléments scénaristiques permettant de dénouer les pires situations ont été « discrètement » mis en place pendant la première partie du métrage. Bien sûr, le film demeure divertissant pour peu qu’on n’y cherche rien d’autre qu’un spectacle de foire, et certaines idées visuelles demeurent amusantes (comme ce final réinventant sous un angle high-tech le climax de La Dame de Shanghai). Mais que les puristes dorment tranquilles : La Tour Infernale et Piège de Cristal resteront encore longtemps dans toutes les mémoires lorsque Skyscraper aura disparu dans les limbes de l’oubli cinéphilique.

© Gilles Penso
Thema: CATASTROPHES


vendredi 3 août 2018

1980 - RESURRECTION

Resurrection
de Daniel Petrie (Etats-Unis)
avec Ellen Burstyn, Sam Shepard, Pamela Payton-Wright, Richard Farnsworth, Roberts Blossom, Clifford David, Madeleine Sherwood, Roy Scheider

Sept ans après le succès planétaire de L'Exorciste chez Warner, les studios Universal décident opportunément d'offrir un nouveau thriller fantastique à Ellen Burstyn. L'intéressée se montre au départ peu excitée par le pitch simpliste qu'on lui propose, avant que le scénariste Lewis John Carlino (L'Opération Diabolique) suggère une tournure plus dramatique et spirituelle. Inspiré par une rebouteuse de renom qui avait guéri Martin Scorsese de son asthme chronique, le script séduit l'actrice qui s'investit corps et âme dans le projet pour ne plus faire qu'un avec le personnage d'Edna Mae (très proche du véritable nom de son interprète, Edna Rae). Burstyn, époustouflante de justesse (elle passa de peu à côté d'un Oscar) et physiquement très impliquée, usera ici parfaitement de sa voix apaisante si caractéristique, enrobée par l'orchestration au diapason de Maurice Jarre, dont le thème personnifie Edna à merveille, convoquant tour à tour un harmonica Americana, la douceur d'une flûte et la puissance émotionnelle des cordes. Le vétéran Daniel Petrie (dont le premier long métrage s'appelait prémonitoirement Le Buisson Ardent) est choisi pour mettre en scène l'histoire de cette femme qui, après avoir subi un terrible accident de voiture provoquant la mort de son mari et la laissant paralysée, décide de retourner vivre au sein de la ferme familiale, dans un Kansas rassurant, berceau des croyants. Rapidement, elle est assaillie d'étranges rêves proches des Expériences de Mort Imminente (Joel Schumacher s'en souviendra pour L'Expérience Interdite), et développe de spectaculaires dons de guérisseuse, induisant des réactions plus que mitigées dans sa petite communauté...

Le générique du film se pare d'une imagerie new age gentiment datée à la Ken Russell (Au-Delà du Réel sortira la même année), qui ne sera heureusement plus utilisée par la suite, au profit d'un naturalisme typique des années 70 finissantes. Petrie choisit une approche réaliste, loin de tout effet facile, s'autorisant une simple et fugace concession à un fantastique plus démonstratif (mais toujours crédible) lors de tests scientifiques, rappelant Exorciste 2 : L'Hérétique de John Boorman. La psychologie de l'héroïne est d'emblée subtilement brossée en trois brèves séquences d'apparence triviale mais totalement révélatrices : la première, sur une plage, démontre sa candeur et son empathie, face à une mauvaise blague de son mari qui prétend être blessé par un mollusque marin ; la deuxième souligne sa nature de femme libérée et très sexuée, à travers des ébats crus, empreints d'une tendresse touchante soulignant le besoin éperdu d'amour du personnage ; la troisième, enfin, achève de confirmer sa générosité et sa propension au sacrifice quand elle offre une somptueuse voiture à son bien-aimé. Voiture qui, dans une ironie du sort cinglante, les conduira à l'accident fatal, d'une brutalité terrassante. Le retour à la terre qui s'ensuit est magnifié par la photographie pastorale de l'italien Mario Tosi, déjà responsable de l'atmosphère magique et intimiste du Carrie de Brian de Palma (choix certainement tout sauf innocent, nous y reviendrons). En chemin, Edna Mae fait une rencontre déterminante, dans une station-service dite de la "Dernière Chance". Le gérant, incarné par un Richard Farnsworth (Misery, Une Histoire Vraie) magnétique, semble intuitivement savoir ce qu'elle traverse, et fidèle à l'inscription qui orne l'humble bâtisse, « Dieu est amour et vice-versa », lui prodigue des paroles bienveillantes et l'enjoint par métaphores à user de dons dont elle n'a pas encore conscience. Là où une station jumelle était synonyme de mort chez Tobe Hooper dans Massacre à la Tronçonneuse, l'endroit devient une source d'espoir, et donc de vie, annonçant l'optimisme des années 80 naissantes en réaction à la noirceur de la décennie précédente. Qui est véritablement cet homme ? Un envoyé de Dieu, ou Dieu lui-même ? Transmet-il un pouvoir régénérateur à Edna Mae ? L'avait-elle déjà contracté suite à son coma ? Petrie laisse le spectateur se faire sa propre idée, ce qu'il appliquera par la suite aux autres questions soulevées par le film, offrant un libre arbitre salvateur à une audience trop habituée à l'explicatif. En l'état, nous sommes face à une figure prophétique lumineuse, qui déclare vouloir finir sa vie au Machu Picchu (citadelle installée au Pérou, pour les Incas une sorte de paradis terrestre, destination finale de tout Homme), pour se réveiller chaque matin "dans les nuages", et propose à la convalescente de caresser un serpent à deux têtes, symbole dans la mythologie romaine de la Terre Mère et aberration miraculeuse, supposé guérir les maladies. La figure biblique double du serpent traître (ici appelé Gemini), qui promit la Vie à Adam et Eve et les abusa, célébré parallèlement pour sa sagesse chez les Orientaux, peut être aussi bien un animal sauveur qu'une bête maudite.

A l'image d'Edna Mae, qui souffrira de cette ambivalence dès qu'elle commencera à démontrer un pouvoir de guérison christique, qu'elle aura bien du mal à appliquer à elle-même, s'oubliant totalement, mais qui lui permettra progressivement de remarcher (séquence citée plus tard par Tarantino dans Kill Bill, Vol.1). La communauté environnante, ne jurant que par la Sainte Bible, connaîtra une scission marquante face au phénomène : d'un côté ceux qui célèbrent leur bienfaitrice et lui sont éternellement reconnaissants (la mise en scène la place de plus en plus dans le cadre comme faisant corps avec la Terre et la Nature), lui amenant constamment de nouvelles personnes à soigner ; de l'autre des détracteurs illuminés, la comparant au Diable lui-même car elle ne cite pas les Ecritures lors de ses séances, ou encore la taxant vertement de "faux prophète" malveillant. Ici se dessine le sujet de l'oeuvre : outre une critique frontale de l'intégrisme religieux et d'un rapport pervers à Dieu, source de tourments et de discorde là où le simple amour de son prochain peut panser les plaies, Petrie dénonce le désir irrépressible propre à l'Homme de chercher une explication à tout prix quand quelque chose le dépasse, que ce soit une justification scientifique, ésotérique ou divine. La faiseuse de miracles est la seule à ne pas vouloir mettre des mots sur les événements, uniquement intéressée par le résultat et par l'humanisme de la chose. Ce rapport d'attraction/répulsion sur l'Autre, cette personne brisée par un accident de voiture qui lui confère un don/malédiction, figure charismatique s'appuyant sur une canne, tout ceci évoque évidemment le John Smith de Dead Zone (roman sorti un an auparavant). Stephen King est également à l'honneur à travers les similitudes d'Edna avec Carrie. Toutes deux prennent conscience de leur pouvoir par le biais initiatique du sang (la première lorsqu'elle soigne une enfant hémophile, la seconde
le jour de ses premières règles), pouvoir taxé de diabolique.

Intelligent, le film évite le manichéisme, et met également en avant la bonté de la grand-mère d'Edna, pittoresque image d'Epinal sortie tout droit des Raisins De La Colère (excellente Eva Le Gallienne, comédienne de théâtre dont ce fut le dernier film), fervente croyante qui fait, elle, bon usage de sa foi, et délivre un message frappé du coin du bon sens en parlant de Dieu, « si seulement nous pouvions nous aimer autant les uns les autres que nous l'aimons, lui ». Solide rempart face à la bigoterie galopante, elle est la clé de voûte de l'espoir d'un monde meilleur suggéré par sa petite-fille. Une autre figure essentielle s'impose à travers un protagoniste ambigu, Cal, incarné par un jeune Sam Shepard fraîchement échappé des Moissons du Ciel de Terrence Malick. Sauvé de la mort par Edna, il la courtise à outrance jusqu'à ce qu'elle décide de le mettre dans son lit (on notera encore une fois au passage la liberté sexuelle très moderne et féministe du personnage, qui au lieu de se noyer dans le deuil, laisse libre cours à ses instincts et choisit le quand et le qui), puis commence à en avoir peur. Paradoxalement, Cal est un pur symbole de liberté, cheveux longs de hippie au vent sur sa moto, mais se fait sournoisement rattraper par l'endoctrinement religieux qu'on lui a prodigué depuis toujours, et tente d'assassiner sa maîtresse, la prenant pour Jésus, revenu comme elle d'entre les morts (cette dernière s'en amusera après coup en se comparant malicieusement à Jeanne d'Arc, brûlée pour avoir entendu des voix alors qu'elle-même s'est fait tirer dessus pour ne pas en avoir entendu). La résurrection-titre s'avère être en même temps celle que l'on veut attribuer à Edna malgré elle du fait de son parcours christique mais se révèle avant tout spirituelle, lui permettant de se transcender et de trouver son utilité et sa place dans le grand dessin. Outre son apport régénérant, elle jouera également un rôle d'accompagnante vers, au choix, un paradis ou un simple au-delà où l'on retrouve les siens, nimbé d'ondes bienveillantes, au bout d'un tunnel lumineux. Cette acceptation de la mort aidera notre démiurge à renouer avec son père mourant (l'effrayant Roberts Blossom, vu dans Deranged en Ed Gein), homme au coeur de pierre qui jadis la força à avorter, la condamnant à la stérilité, mais qui lui aura permis en opposition de développer sa force empathique et un don de soi naturel. L'accident n'aura fait qu'exacerber l'extrême dévotion d'Edna qui était déjà là, contrairement à son père, enfermé dans une froideur coutumière depuis la mort de sa femme et de son fils : face aux tragédies de la vie, nous avons tous le choix du positif ou du négatif, et chaque coup dur peut receler son lot d'enseignements primordiaux. Edna décide alors de quitter le cocon familial, et laisse derrière elle un environnement soudainement gris, dévasté et infertile. Elle, stérile, est devenue source de vie, réussissant même (mettant ses jours en péril) à s'approprier les maux les plus incurables de son prochain, comme les malformations d'une handicapée lourde (séquence forte qui préfigure un des plus beaux moments du  Bad Boy Bubby de Rolf De Heer, autre hymne à la recherche de soi, au pouvoir de l'esprit sur le corps et à l'amour inconditionnel). Nous la retrouverons beaucoup plus tard en gérante de la fameuse station-service du début, sauvant sans mot dire un jeune garçon du cancer qui le ronge. En mourra-t-elle, dans un ultime acte sacrificiel ? Qu'importe, seule compte la beauté du geste.

© Julien Cassarino
Thema: POUVOIRS PARANORMAUX, DIEU

mardi 31 juillet 2018

2018 - DANS LA BRUME

Dans la Brume

de Daniel Roby (France/Canada)
Avec Romain Duris, Olga Kurylenko, Fantine Harduin, Michel Robin, Anna Gaylor, Réphaël Ghrenassia, Erja Malatier

Le pari était pour le moins osé : rivaliser avec les grands films catastrophe hollywoodiens sans jamais chercher à les imiter, conserver une spécificité francophone tout en s’offrant une dimension internationale, aligner les décors ambitieux et les effets visuels spectaculaires mais respecter un budget modeste… Tel était le cahier des charges de Dans la Brume, amorcé dès 2011 sous forme d’un court-métrage par le producteur Guillaume Colboc et le réalisateur Dominique Rocher avant que le projet ne prenne de plus grandes proportions et n'atterrisse entre les mains du metteur en scène québécois Daniel Roby. 

On aurait pu craindre le syndrome de la bonne idée artificiellement étalée sur la durée d’un long-métrage, du film-concept faisant illusion pendant quelques dizaines de minutes avant que le soufflé ne retombe. Mais il n’en est rien. Dans la Brume est une réussite exemplaire, presque miraculeuse, reposant sur l’alchimie parfaite de ses comédiens rivalisant de naturel, de son scénario conçu comme un implacable parcours du combattant et de sa mise en scène virtuose jouant sans cesse avec les contrastes : les toits lumineux s'opposent aux rues enfumées, la respiration à l’asphyxie, l’optimisme au désespoir.

Un jour, sans préavis, un tremblement de terre secoue Paris et une fissure s’ouvre dans les sous-sols, libérant un gigantesque nuage brumeux faisant passer de vie à trépas tous ceux qui ont le malheur d’en respirer les effluves. Cette brume cauchemardesque se répand dans toutes les rues et monte sur une quinzaine de mètres de haut. Seuls ceux qui habitent les étages les plus élevés survivent donc à la catastrophe. C’est le cas de Mathieu et Anna (Romain Duris et Olga Kurylenko), qui trouvent refuge in-extremis chez leurs vénérables voisins campés par Michel Robin et Anna Gaylor. Le problème, c’est que leur fille Sarah (Fantine Harduin) est enfermée dans une bulle quelques étages plus bas, à cause d’une maladie incurable l’empêchant de vivre à l’air libre. Comment se dépêtrer de cette situation d’autant plus inextricable que les vapeurs toxiques continuent de monter inexorablement ? 

Contrairement à celle de Stephen King, la brume n’abrite ici aucun monstre venu d’une dimension parallèle. Ce qu’elle cache de manière bien plus insidieuse, ce sont les instincts les plus primaires, ceux qui poussent les miraculés à survivre coûte que coûte, quitte à laisser parfois un penchant bestial insoupçonné prendre le dessus, à l’image de ce chien féroce et affamé qui menace nos héros dans l’une des scènes les plus mouvementées du film. Cette invasion vaporeuse, sombre et impalpable agit donc comme un révélateur, poussant chacun à se dépasser ou à s’enfoncer pour préserver l’étincelle de vie, devenue soudain si précieuse. S’il sait multiplier les rebondissements incessants, muant l’intrigue en véritable parcours du combattant, le scénario co-écrit par Jimmy Bemon, Mathieu Delozier et Guillaume Lemans nous touche surtout par son sens de l’épure, esquissant sans insister l’évocation d’un monde légèrement futuriste (la bulle dans laquelle vit Sarah utilise une technologie qui n’existe visiblement pas encore), évoquant discrètement la relation complexe du couple vedette (Mathieu et Anna semblent séparés au début du métrage), et acheminant le récit vers une chute délicieusement ironique.

© Gilles Penso
Thema: CATASTROPHES

samedi 28 juillet 2018

2018 - TOMB RAIDER

Tomb Raider

De Roar Uthaug (2018) – USA
Avec Alicia Vikander, Dominic West, Walton Goggins, Daniel Wu, Kristin Scott-Thomas, Derek Jacobi, Nick Frost

Angelina Jolie était l’interprète idéale de Lara Croft telle que le jeu vidéo de Core Design la présenta au grand public en 1996, sa plastique spectaculaire et son visage angélique rendant parfaitement justice à la belle archéologue imaginée par Toby Gard. Mais les films lui donnant la vedette manquaient singulièrement de panache et étouffèrent dans l’œuf le potentiel d’une saga cinématographique digne de ce nom. Pour pouvoir ressusciter cette franchise quinze ans plus tard, une importante remise à neuf s’imposait. 

Les producteurs s’appuyèrent ainsi sur le reboot du jeu initié en 2013 par Crystal Dynamics. Du coup, Lara Croft n’est plus une athlète millionnaire à la poitrine défiant la gravité et au mini-short affriolant mais une jeune fille aux proportions beaucoup plus réalistes et au niveau de vie modeste. Même si son père reste le richissime Lord Richard Croft, disparu depuis sept ans, Lara ne souhaite pas reprendre les affaires familiales et gagne sa vie comme coursière à vélo dans les rues de Londres. Mais lorsqu’un artefact ayant appartenu à son père tombe entre ses mains, révélant un bureau secret et une vidéo affirmant que Richard a découvert l’emplacement du tombeau de la sorcière Himiko au sud du Japon, Lara part en quête de son géniteur, que tout le monde croyait pourtant mort. Les obstacles qu’elle s’apprête à franchir, les ennemis qui barreront sa route et les dangers exotiques qui se dresseront devant elle vont progressivement muer la discrète livreuse londonienne en héroïne intrépide et redoutable. 

Il s’agit donc d’une « origin story », volonté affirmée du cinéaste norvégien Roar Uthaug (Cold Prey) pour se démarquer des deux films précédents et donner la possibilité à la jolie Alicia Vikander (The Danish Girl) de se réapproprier totalement ce personnage mythique. Peu avare en séquences d’action à grande échelle, Tomb Raider cherche malgré tout à doter d’un maximum de crédibilité les exploits physiques de son héroïne et à mettre en scène des combats brutaux et réalistes. Ainsi, même lorsqu’elle échappe à un monstrueux naufrage en mer, prend à la fuite au milieu de dizaines de mercenaires armés jusqu’aux dents, se raccroche à l’antique épave d’un bombardier abattu pour ne pas sombrer dans des rapides tumultueux ou escalade à mains nues une montagne abrupte, Lara Croft semble toujours à deux doigts d’échouer et de périr malgré son acharnement et son opiniâtreté. L’implication du spectateur en est forcément accrue, tout comme son empathie pour cette aventurière qui n’a finalement rien d’une super-héroïne. 

Le dernier tiers du métrage s’éloigne un peu de cette quête de naturalisme pour se laisser très fortement influencer par Les Aventuriers de l'Arche Perdue et Indiana Jones et la Dernière Croisade. Les lieux communs abondent alors, du temple truffé de pièges aux messages abscons qu’il faut décrypter en passant par la relation complexe liant la jeune archéologue et son père et la farouche obstination d’un méchant campé ici par Walton Goggins. Le final du film, feuilletonesque à souhait, nous promet une nouvelle aventure riche en rebondissements, prélude probable d’une saga potentielle.

© Gilles Penso