POST MORTEM : DU SANG SUR LES ONDES !


Est-il nécessaire de vous présenter Mick Garris ? Réalisateur du réjouissant Critters 2, de l'audacieux Psychose 4, du délirant La Nuit Déchirée et d'une foule d'adaptations de Stephen King (Le Fléau, Shining, Désolation, Sac d'Os), initiateur de la série Masters of Horror, Mick Garris est une encyclopédie vivante du cinéma fantastique. 


Depuis plusieurs mois, pour le plus grand plaisir des fantasticophiles, il anime un podcast au titre révélateur de POST MORTEM, invitant sur son plateau les réalisateurs du genre que nous aimons pour leur faire révéler tous leurs secrets. Incontournable - et gratuit ! - ce podcast peut s'apprécier en cliquant ICI. Amateurs d'horreur et de fantastique, faites-vous plaisir !


2017 - ALIEN COVENANT

de Ridley Scott (GB/USA)
avec Michael Fassbender, Katherine Waterson, Billy Crudup, Danny Mac-Bride, Demian Béchir, Jussie Smollet, Amy Seimetz, Callie Hernandez

En 2012, Ridley Scott renouait avec la Science-Fiction avec Prometheus pour jeter les bases du plus terrifiant monstre de l’histoire du cinéma : le xénomorphe. A la fin du film, nous avions laissé le Docteur Elisabeth Shaw (Noomi Rapace), seule en compagnie de l’androïde David sur l’hostile planète LV-223 après la destruction du Prometheus. Après avoir découvert, un second vaisseau appartenant aux Ingénieurs, les deux derniers survivants de cette funeste mission d’exploration repartent dans l’espace pour se rendre vers la planète de ces êtres qui ont probablement créé la race Humaine. Nouvel épisode de la saga, Alien Covenant se situe dix ans après l’action du premier film et narre les aventures de l’équipage de l’astronef du même nom, censé rallier la planète Aurigae 6 pour y établir une colonie humaine de 2000 personnes.

Le film démarre sur une séquence spatiale qui rappelle aux protagonistes les dangers de vouloir explorer la galaxie. Suite à un problème technique, un incendie se déclare et tue l’un des personnages alors qu’il se trouve encore dans son caisson d’hibernation. A la suite de cette péripétie, deux membres d’équipage effectuent une sortie en scaphandre pour réparer la voile solaire du vaisseau. Au cours de cette excursion en apesanteur, l’un des deux protagonistes capte une transmission radio d’origine inconnue. Après avoir localisé la source, le capitaine en second décide contre l’avis de son premier officier (Katherine Waterson) de mettre le cap sur cette planète qui semble offrir les garanties pour l’établissement des 2000 colons cryogénisés que transporte le Covenant. Croyant trouver le paradis à des milliers de milliards de kilomètres sur lequel vit David (Michael Fassbender), l’unique survivant du Prometheus de la Terre, les 15 membres d’équipages vont, comme on s’en doute, très vite déchanter.

Nettement plus horrifique que ne l’était son prédécesseur, Alien Covenant montre l’évolution du xénormophe créé par HR Giger en 1979 tel que nous le connaissons aujourd’hui. Dans ce nouveau métrage, Ridley Scott veut aussi montrer que l’action et la réflexion ne sont pas incompatibles. Il suit pour cela un chemin qui évoque par moments celui emprunté par Stanley Kubrick dans 2001, l’Odyssée de l’Espace. Côté acteurs, Michael Fassbender campe à la perfection un David à la recherche de nos origines dont le cynisme n’a d’égal que la gentillesse de son alter ego Walter. Katherine Waterson joue le rôle de Daniels qui est un mélange de Ripley et d’Elisabeth Shaw. Ce qui est une lourde tâche pour l’actrice au vu de l’héritage laissé par Sigourney Weaver dans les quatre premiers Alien, et de Noomi Rapace dans PrometheusBilly Crudup est, quant à lui, parfait en capitaine en second écrasé par le poids de responsabilités soudaines.

Le film n’est pas un chef d’œuvre et pêche parfois par une certaine lenteur, mais il ne s’agit pas non plus d’un navet. Les images sont superbes et, admettons le, on se surprend parfois à trembler aux apparitions de la créature. Même si l’effet de surprise est un peu passé, le final, cynique à souhait, donne envie de savoir ce qui se passera dans le prochain chapitre que doit normalement réaliser Ridley Scott l’année prochaine.

© Antoine Meunier

2017 - GET OUT

de Jordan Peele (USA)
Avec David Kaluuya, Allison Williams, Bradley Whitford, Caleb Landry Jones, Catherine Keener

Jordan Peele (célèbre aux USA pour les sketches hilarants de son duo Key and Peele) l'avoue : l'idée de son étonnant scénario lui est venue d'un numéro de stand-up d'Eddie Murphy, narrant les difficultés de la première rencontre avec les parents de sa petite amie blanche. Etre un Noir outre-Atlantique semble toujours être aussi difficile en 2017, et une véritable sinécure sous le gouvernement Trump. Motivé, Peele a écrit et réalisé ce premier long spontané et intelligent, soutenu par la prestigieuse maison Blumhouse, qui ne craint pas la subversion (cf la trilogie American Nightmare).

Ce qui surprend tout d'abord, c'est l'originalité du traitement. Get Out est un film de genre, oui, mais les saillies horrifiques ne sont là que pour servir la force du propos : imaginez un épisode de La 4e Dimension réalisé par Spike Lee. Les références sont nombreuses et non attendues, flattant le cinéphile amoureux de fantastique à portée philosophique : paranoïa à la Polanski, sujet proche de celui de Seconds de Frankenheimer, coups de coude aux Femmes de Stepford, déviances cliniques évoquant le Society de Brian Yuzna, le tout saupoudré d'un cynisme grinçant et politique digne de Romero (La Nuit des Morts-Vivants est ouvertement cité dans l'épilogue). Peele s'affranchit néanmoins de ses illustres aînés en proposant un ton et un rythme très personnels, et fait preuve d'une belle rigueur scénaristique, chaque élément intriguant trouvant une explication logique (ou gentiment tirée par les cheveux) in fine, et chaque petit détail anodin se révélant pièce maîtresse d'un puzzle élaboré. Rien n'a donc été laissé au hasard pour provoquer l'effet escompté, à savoir un insidieux malaise qui s'installe au fur et à mesure que notre héros découvre les méandres de sa belle-famille, mais aussi des instants effrayants qui évitent brillamment le piège du jump scare, se basant uniquement sur des visions furtives, des images dérangeantes (le jardinier qui pique un sprint face caméra, les sourires glaçants de la gouvernante) et de réjouissants sursauts gore.

Peele connaît donc ses classiques, mais là où il s'élève au-dessus de ses pairs, c'est dans la force et la singularité de son message humaniste, qui envoie un reflet peu reluisant à la gauche caviar américaine. En effet, ici les cibles ne sont pas comme souvent les réactionnaires primaires mais bel et bien les démocrates qui ont voté Obama et pratiquent une discrimination positive et hypocrite. Pire que la haine crasseuse de l'extrême-droite ou la peur inconsidérée de l'étranger propre aux républicains, le racisme larvé de cette communauté WASP s'insinue dans la moindre remarque «empathique » à l'égard de ce jeune Black qui fait figure de trophée, adulé, convoité et envié pour sa soi-disant supériorité biologique et sexuelle, ainsi que sa « coolitude » unique. Le discours est revigorant, subtil et inattendu, servi au cordeau par des comédiens très bien dirigés, l'excellent Daniel Kaluuya (Black Mirror, Sicario) en tête, mais aussi Catherine Keener et Bradley Whitford, vénéneux en diable, et la surprenante Allison Williams (Girls). Peele se permet même le clin d’œil geek ultime en confiant le rôle furtif du grand-père à Richard Herd, le big boss des Visiteurs de la série V originale !

Ce serait mentir de dire que Get Out n'évite pas les écueils liés aux premiers essais, notamment quelques moments comiques avec Lil Rel Howery un peu téléphonés (bien que drôles), un Caleb Landry Jones à la limite du cabotinage, une deuxième partie trop explicative (justifiée avec roublardise par le script), et une résolution qui confond vitesse et précipitation. Cependant le grand écart couillu entre savoureux bis du samedi soir et fable corrosive est exécuté avec tant d'ardeur à l'ouvrage qu'on ne peut qu'applaudir des deux mains et célébrer une telle créativité. Le succès surprise (et historique) du film aux Etats-Unis permet même d’espérer une suite qui lèverait le voile sur les arcanes de la mystérieuse « Coagula »…

© Julien Cassarino

1960 - LA CHUTE DE LA MAISON USHER

(The Fall of the House of Usher)
De Roger Corman (USA)
Avec Vincent Price, Mark Damon, Myrna Fahey, Harry Ellerbe, Eleanor LeFaber, Ruth Oklander, Geraldine Paulette

En 1960, Roger Corman avait déjà réalisé une bonne trentaine de longs-métrages, principalement des films de science-fiction bon marché peu susceptibles d’entrer dans les annales. Mais en trouvant une nouvelle source d’inspiration auprès d’Edgar Poe, il donna un second souffle à sa carrière et réalisa huit petits chefs d’œuvre du cinéma d’épouvante, souvent cités en référence par maints cinéastes du genre. Premier de la série, La Chute de la Maison Usher s’inspire de la nouvelle homonyme que Poe écrivit en 1857. L’écrivain américain n’ayant pas son pareil pour installer une atmosphère oppressante dès les premières phrases de ses récits, celui-ci ne déroge pas à la règle. 

Traduit par Charles Baudelaire, « La Chute de la Maison Usher » s’amorce ainsi : « Pendant toute une journée d’automne, journée fuligineuse, sombre et muette, où les nuages pesaient lourds et bas dans le ciel, j’avais traversé seul et à cheval une étendue de pays singulièrement lugubre, et enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de la mélancolique Maison Usher. » Soucieux de retranscrire l’ambiance sinistrement romantique de l’auteur, Corman fit bâtir plusieurs décors extrêmement stylisés, entièrement en studio, notamment un château et une forêt embrumée qui allaient être réutilisés dans pratiquement tous les autres films de la série. 

Rédigé par le très talentueux Richard Matheson, le scénario s’attache au personnage de Philip Winthrop, qui arrive à l’improviste dans la demeure des Usher afin de rendre visite à sa fiancée Madeline. Il est accueilli par Roderick, frère de Madeline et dernier d’une lignée vouée à la folie héréditaire. Madeline présente un état de santé précaire tandis que Roderick semble affecté d’une acuité démesurée de tous les sens. La maison elle-même est sujette à de violentes secousses et une inquiétante fissure court le long de la façade. Bientôt, Madeline succombe à son étrange maladie et vient rejoindre ses ancêtres dans le caveau familial. Mais est-elle vraiment morte ? 

Malgré son très petit budget, estimé à 750 000 dollars, La Chute de la Maison Usher n’a jamais l’air d’un film fauché, et s’avère autrement mieux maîtrisé que maintes productions antérieures de Roger Corman. La narration est plus ou moins fidèle à celle de la nouvelle initiale, mais le cinéaste s’est surtout attaché à en retranscrire l’ambiance pesante et mélancolique, qu’il a traduit non seulement par les magnifiques décors de Daniel Haller, mais aussi par la bande musicale triste et angoissante de Les Baxter, et surtout par le jeu habité de Vincent Price. Ce dernier est l’interprète idéal des obsessions et des phobies décrites par Poe, et malgré ses mémorables prestations précédentes dans d’autres œuvres du genre telles que L’Homme au Masque de Cire ou La Mouche Noire, c’est La Chute de la Maison Usher qui le fit définitivement accéder au statut de star incontournable du cinéma d’épouvante. Presque méconnaissable dans le rôle d’un Usher livide, glabre et les cheveux blancs tirés en arrière, il porte une bonne partie du film sur ses épaules et deviendra le héros récurent de la majeure partie des autres épisodes du formidable cycle Roger Corman/Edgar Poe.

© Gilles Penso
Thema: Fantômes et Maisons Hantées

2017 - LES GARDIENS DE LA GALAXIE VOLUME 2

(Guardians of the Galaxy volume 2)
de James Gunn (USA)
avec Chris Pratt, Zoe Saldana, Dave Bautista, Michael Rooker, Karen Gillian, Pom Klementieff, Kurt Russell, Sylvester Stallone

Le succès artistique et commercial du premier Gardiens de la Galaxie tenait presque du miracle. Malgré des contraintes marketing de plus en plus exigeantes, les patrons du Marvel Studio avaient en effet laissé la bride sur le cou de James Gunn. Cette liberté s’avéra payante, au point que l’auteur de Tromeo and Juliet se vit offrir les mêmes conditions de travail pour écrire et réaliser la séquelle. Conscient du traitement de faveur dont il bénéficie, Gunn parvient à préserver l’essence du film précédent en prolongeant les aventures de son groupe d’anti-héros intersidéraux. 

Non content d’approfondir les personnalités de chacun d’entre eux et de resserrer leurs liens, le réalisateur de Horribilis garde une liberté de ton et une spontanéité inespérées pour une superproduction au budget surdimensionné. La scène du générique elle-même témoigne du grain de folie intact de James Gunn. Alors que les Gardiens de la Galaxie affrontent une gigantesque et tentaculaire entité extraterrestre venue s’emparer d’une source d’énergie qu’ils sont chargés de protéger, Baby Groot se lance dans une chorégraphie délurée et délirante. La bataille, qu’on imagine homérique, n’a lieu qu’à l’arrière-plan. Elle est floue, la plupart du temps hors-champ, car la caméra reste attachée à Groot pour nous offrir un long morceau musical en plan-séquence. Gunn annonce d’emblée la couleur : tout est une question de point de vue. Il accepte ainsi de jouer le jeu du Marvel Cinematic Universe et de ses règles à condition de conserver sa singularité. 

Les personnages principaux étant désormais connus du public, le film ne cherche plus à nous les présenter et les traite comme une sorte de famille recomposée et dysfonctionnelle. Leurs liens se resserrent et s’inversent même parfois. Ainsi Groot n’est-il plus le grand frère de substitution de Rocket puisqu’il est retombé en enfance. Désormais, c’est le raton laveur hargneux qui veille sur l’être végétal miniature. Peter Quill et Gamora se rapprochent et s’avouent à demi leurs sentiments. Le jeu minimaliste de Chris Pratt, plus proche que jamais de celui d’Harrison Ford, laisse entrevoir les failles d’un personnage moins insouciant qu’il n’y paraît. Le surgissement d’un père inattendu (Kurt Russell, parce que Gunn vénère New York 1997), la découverte de nouvelles perspectives sur l’univers, l’éveil d’une passion inavouée envers la fille de Thanos brisent quelque peu son apparente désinvolture. 

Gamora elle-même redéfinit ses relations conflictuelles avec sa sœur Nebula. Quant au massif Drax, il semble découvrir l’âme sœur chez la timide Mantis, leur relation improbable s’appuyant sur un humour décalé non dénué de sentiments. Car l’émotion est souvent sollicitée dans Les Gardiens de la Galaxie volume 2, ce qui peut à priori surprendre. L’action échevelée, les effets spéciaux ultra-spectaculaires et l’humour déjanté n’empêchent donc pas l’expression d’une certaine sensibilité. Elle surgit des recoins les plus inattendus du métrage et se déploie au cours de l’ultime séquence du film, rythmée sur l’émouvant « Father and Son » de Cat Stevens.

© Gilles Penso
Thema: SPACE OPERA

2017 - KONG: SKULL ISLAND

de Jordan Vogt-Roberts (2017) - USA
Avec Tom Hiddletson, Brie Larson, Corey Hawkins, Toby Kebbell, Samuel L. Jackson, John Goodman, John C. Reilly

Face à la déferlante des films Marvel, le studio Warner a bien du mal à tenir la distance, malgré le déploiement des aventures croisées de Superman, Batman, Wonder Woman, Flash et consorts. Pour mettre toutes les chances de son côté, la major tente donc de mettre en place une saga parallèle en remplaçant les super-héros par des grands monstres. Pourquoi pas ? Le succès du remarquable Godzilla de Gareth Edwards laissait entrevoir bien des opportunités, notamment un crossover titanesque qui opposerait le dinosaure de la Toho avec King Kong. 

Cependant, un problème de taille se posait. Kong mesurant six mètres de haut et Godzilla plus de cent mètres, un tel combat eut été absurde. C’est un peu comme si un dragon affrontait un chihuahua. Qu’à cela ne tienne : le nouveau King Kong sera désormais grand comme une montagne. Dicté par la volonté de créer une franchise et non celle d’établir un récit s’appuyant majoritairement sur sa dramaturgie, ce choix empêche hélas toute interaction digne de ce nom entre le grand gorille et les humains, malgré la tentative très maladroite de construction d’une relation émotionnelle entre le personnage féminin incarné par Brie Larson et le grand monstre poilu. 

Situé au début des années 70, Kong : Skull Island mange un peu à tous les râteliers. Si son prologue est un clin d’œil appuyé à Duel dans le Pacifique de John Boorman, le reste du métrage évoque les productions Jerry Bruckheimer des années 90, collectant quelques têtes d’affiche sur le retour (John Goodman, Samuel L. Jackson), saturant la bande son de chansons cool (en l’occurrence tous les clichés musicaux associés habituellement à la période de la guerre du Vietnam) et enchaînant les plans iconiques qui semblent tous êtres conçus pour agrémenter la bande-annonce du film. Certes, ce nouveau Kong regorge de séquences d’action extrêmement récréatives, notamment la première attaque de Kong contre les hélicoptères, et nous offre une faune de mutants antédiluviens pour le moins surprenants (avec une mention spéciale pour l’araignée géante et le céphalopode que Kong transforme en suhsi). 

Mais comment rivaliser face au superbe King Kong de Peter Jackson, tellement plus innovant, surprenant, impressionnant et émouvant ? D’autant que les ambitions de Kong : Skull Island se limitent rapidement à un enchaînement de morceaux de bravoure, lesquels pourraient tout à fait s’intervertir sans perturber le moins du monde la trame d’un scénario préférant l’accumulation à l’évolution. Plus le film avance, plus il nous semble regarder un téléfilm SyFy dont le budget effets spéciaux aurait été miraculeusement boosté. Et que dire de ces indigènes aux jolis maquillages multicolores qui n’ont absolument aucun rôle à jouer dans le film ? Ou de ce post-générique embarrassant, tellement calqué sur ceux de Marvel qu’on s’attend à tout moment à voir surgir Tony Stark ou Nick Fury ? On saluera tout de même le travail du compositeur Henry Jackman dont le déferlement orchestral, difficile à apprécier pendant le métrage, se déchaine avec une belle emphase au cours du générique de fin.

© Gilles Penso
Thema: Singes

2017 - LOGAN

de James Mangold (USA)
Avec Hugh Jackman, Patrick Stewart, Dafne Keen, Boyd Holbrook, Stephen Merchant, Elizabeth Rordiguez, Eriq La Salle

De toutes les sagas cinématographiques consacrées aux super-héros de comic books, celle des X-Men initiée par Bryan Singer est probablement la plus mature. Comment pourrait-il en être autrement, la franchise démarrant à Auschwitz dans l’enfer de la seconde guerre mondiale ? Plus les épisodes avancent (qu’il s’agisse des aventures collectives des mutants ou de celles, solitaires, de Wolverine), plus cette approche se confirme, sans se départir pour autant de l’aspect récréatif inhérent au genre. 

Mais avec Logan, James Mangold, à la fois scénariste et réalisateur, décide d’abattre toutes ses cartes et de ne céder à aucune concession. Son film sera noir, triste, extrêmement violent et passablement nihiliste. Motivé à l’idée de faire ses adieux définitifs à un personnage qui lui offrit la célébrité, Hugh Jackman nous offre sans doute l’une de ses prestations les plus intenses et les plus impressionnantes. Héros déchu, destitué de son statut d’icône, Wolverine n’a plus rien d’un justicier et gagne chichement sa vie comme chauffeur de Limousine dans une Amérique légèrement futuriste (située en 2029). Lorsqu’il remise son costume sombre, Logan se retrouve dans le refuge décrépit où il a élu domicile avec le mutant Caliban, fuyant comme la peste les rayons du soleil qui brûlent sa peau d’albinos, et avec le professeur Charles Xavier. 

Ce dernier n’est plus qu’un vieillard malade, victime de crises fulgurantes qui altèrent les perceptions des gens autour de lui et s’avèrent particulièrement dangereuses. Logan et Caliban le soignent et se contentent de cette vie misérable… jusqu’à ce que leur routine ne soit troublée par l’arrivée d’une fillette mystérieuse aux pouvoirs étonnants. A partir du moment où les agents du gouvernement, représentés par le cynique et redoutable Donald Pierce (excellent Boyd Holbrook, transfuge de la série Narcos), se mettent à sa recherche, le film abandonne son inertie pour prendre les atours d’un road movie désenchanté. Mais lorsque nos héros en fuite croisent le chemin d’une famille de fermiers, la véritable nature de Logan s’affirme enfin, celle d’un western moderne, ce que confirment les larges extraits de L’Homme des Vallées Perdues diffusés dans une chambre d’hôtel et la voix grave de Johnny Cash entonnant « Hurt » pendant le générique de fin. 

Non content de désacraliser les figures les plus emblématiques de l’univers X-Men (Logan est mourant, Xavier est sénile), James Mangold les inscrit dans un univers futuriste réaliste où les discrets témoignages de l’avancée technologique (les camions robots, les prothèses des soldats, les machines moissonneuses) nourrissent une vision très sévère d’une société gangrénée par les multinationales privilégiant systématiquement le profit à l’éthique. Plus étonnant encore, le film s’approprie la culture populaire liée aux mutants (les bandes dessinées, les figurines) non pour construire un discours méta et référentiel (ce que beaucoup auraient été tentés de faire) mais pour distinguer le monde « réel » et celui du fantasme. Logan s’achève sur une note bouleversante, fermant définitivement un chapitre pour en ouvrir un autre. Comment ne pas préférer mille fois cette audace à celle – vulgaire et faussement provocatrice – de Deadpool ?

© Gilles Penso
THEMA: SUPER-HÉROS