dimanche 14 octobre 2018

2017 - OKJA

de Bong Joon-ho (Corée du Sud/USA)
Avec Ahn Seo-hyeon, Tilda Swinton, Paul Dano, Jake Gyllenhaal, Byeon Hee-bong, Steven yeun, Lily Collins, Yoon Je-moon

Bong Joon-ho n’est pas du genre à arpenter les sentiers gentiment balisés par ses prédécesseurs. Avec des œuvres aussi atypiques que The Host ou Le Transperceneige, il s’emparait d'univers extrêmement codifiés (le film de monstre géant et la fable post-apocalyptique) pour les dynamiter de l’intérieur et les revisiter de fond en comble. En toute logique, son approche du conte allégorique ne ressemble à rien de connu. A tel point que Okja prend vite les allures d’un OVNI un peu indéfinissable. 

Tilda Swinton incarne avec une jovialité teintée de duplicité Lucy Mirando, héritière de l’empire Mirando Corporation. Face aux médias, elle annonce fièrement la création d’une nouvelle race de cochons géants. Vingt-six d’entre eux seront élevés en pleine nature, à différents endroits du globe, pendant une dizaine d’années. A l’issue de ce délai, l’un d’eux sera couronné plus beau cochon du monde. Nous découvrons alors la petite Mija (Ahn Seo-hyeon), qui vit avec son grand-père dans une montagne de Corée du Sud, loin de la ville, et voue une amitié indéfectible au cochon femelle géant Okja. Les premières images de la fillette et son ami quadrupède (une incroyable réussite numérique conçue par l’équipe de Method Studios) évoquent tour à tour Mon Voisin Totoro, Peter et Elliott le Dragon ou même E.T. l'extraterrestre. Or si Miyazaki, Spielberg et les studios Disney semblent influencer partiellement le film, Bong Joon-ho brise une fois de plus tous les codes. 

Lorsque la compagnie Morando vient réclamer son dû et que le Front de Libération des Animaux s’en mêle, les choses dégénèrent et d’époustouflantes séquences d’action scandent le film, comme la course-poursuite en camion dans les rues de Séoul ou encore l’évasion d’Okja qui sème une belle panique dans les rues de la ville puis dans un grand magasin. De tels passages nous coupent le souffle par leur ambition, même si l’on peine à comprendre où le film veut en venir. Cette salve manifeste à l’encontre de l’hypocrisie des grosses corporations, de certains « écolo-terroristes » extrémistes et de la bêtise humaine en général fonctionnerait sans doute si la quasi-totalité des protagonistes n’était pas traitée sous un angle aussi caricatural. La palme en ce domaine revient probablement à Jake Gyllenhaal, assez insupportable en présentateur d’émissions animalières complètement hystérique. Le message a donc du mal à passer, seule la jeune Ahn Seo-hyeon nous offrant une certaine sobriété de jeu. 

L’autre problème majeur du film est son positionnement. A priori, l’histoire d’une petite fille et de son ami le monstre gentil est destinée aux enfants. Mais avec un « fuck » inséré toutes les deux minutes dans les dialogues et une séquence très éprouvante située dans un monstrueux abattoir, la cible visée n’est manifestement pas enfantine. Partagé entre l’humour burlesque, le drame, le conte fantastique, le film de monstre, la satire sociale anticapitaliste et écologique et la science-fiction pure et dure, Okja semble ne pas savoir sur quel pied danser. En peine de trouver le bon équilibre et le ton juste, le film nous intrigue et nous surprend, ce qui n’est déjà pas si mal, mais laisse un arrière goût indigeste qui entrave notre pleine implication émotionnelle.

© Gilles Penso
Thema: MAMMIFÈRES

Théma MEDECINE EN FOLIE


« Un médecin est un homme qui verse des drogues qu’il connaît peu dans un corps qu’il connaît encore moins. »
Voltaire

INDEX DES FILMS CHRONIQUÉS:
1920: Le Cabinet du Docteur Caligari de Robert Viene
1932: Docteur X de Michael Curtiz
1933: L'île du Docteur Moreau  de Erle C. Kenton
1959: Les Yeux sans Visage de Georges Franju
1960: L'Impasse aux Violences de John Gilling
1962: L'Horrible Docteur Orloff de Jess Franco
1971: Orange Mécanique de Stanley Kubrick
1972: Traitement de Choc d'Alain Jessua
1973: La Griffe de Frankenstein d'Anthony Balch
1974: Frissons de David Cronenberg
1978: Morts Suspectes de Michael Crichton
1988: Les Prédateurs de la Nuit de Jess Franco
1997: L'Île du Docteur Moreau de John Frankenheimer
1997: Volte/Face de John Woo
1998: Cube de Vincenzo Natali
2004: Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry
2008: The X-Files: Régénération de Chris Carter
2009: Splice de Vincenzo Natali
2011: Cadavres à la pelle de John Landis
2011: La Piel que Habito de Pedro Almodovar
2015: Renaissances de Tarsem Singh
2017: Get Out de Jordan Peele

1979 - SPIDER-MAN DEFIE LE DRAGON

Spider-Man and the Dragon Challenge

de Don McDougal (USA/Hong-Kong)
avec Nicholas Hammond, Robert F. Simon, Chip Fields, Ellen Bry, Rosalind Chao, Hagan Beggs, Richard Erdman, Benson Fong

Malgré son succès relatif – plus probablement lié à la popularité du personnage qu’à la qualité du programme lui-même – la série télévisée L'Homme-Araignée diffusée sur CBS à partir de l’automne 1977 s’interrompt au bout de treize épisodes seulement. Mais pour exploiter le filon jusqu’au bout avant l’improbable récupération du personnage par la société japonaise Toei, les deux derniers épisodes (« The Chinese Web » part 1 et 2) sont réunis en un seul et exploités sous forme de long-métrage sous le titre Spider-Man défie le Dragon. Cela semble certes difficile à imaginer, mais le résultat s’avère encore plus catastrophique que les pourtant gratinés L'Homme-Araignée et La Riposte de l'Homme-Araignée

Toujours incarné par le chenu Robert F. Simon, J. Jonah Jameson est un vieil homme affable à mille lieues du rédacteur en chef hargneux imaginé par Stan Lee. Son ami le diplomate chinois Min Lo Chan (Benson Fong) vient lui demander son aide pour prouver qu’il n’est pas un traitre à sa nation. L’opinion publique a en effet été manipulée par l’industriel américain Zeider (Richard Erdman) qui ne veut pas voir compromis ses sinistres projets en Asie et envoie des hommes de main pour assassiner le politicien. C’est là qu’entre en jeu Spider-Man, prélude d’une pataude aventure qui le conduira jusqu’à Hong-Kong. Extrêmement bavard, Spider-Man défie le Dragon n’en finit plus de recourir aux dialogues explicatifs pour exposer les situations en plans statiques et en champs et contrechamps scolaires. 

C’est avec une patience durement mise à l’épreuve que nous attendons l’entrée en jeu de l’Homme-Araignée, mais lorsque le monte-en-l’air intervient enfin, comment ne pas soupirer d’exaspération ou éclater d’un rire nerveux et libérateur ? Sous son costume toujours aussi mal fagoté – le tissus plisse, d’énormes lentilles cachent ses yeux, des bracelets et une ceinture en plastique ornent ses poignets et sa taille, des bottes en caoutchouc entravent ses pas – le « super-héros » s’avère désespérément lent, maladroit et dénué du moindre super-pouvoir. A peine sautille-t-il timidement et envoie-t-il quelques coups de poing timides à ses adversaires, lançant des ficelles censées figurer de la toile d’araignée et se laissant blesser par balles à deux reprises au fil d’une intrigue exaspérante d’ennui. 

Certes, Nicholas Hammond a toujours la tête de l’emploi et reste même rétrospectivement un Peter Parker bien plus acceptable que ceux incarnés par Andrew Garfield ou Tom Holland, son physique s’approchant beaucoup du personnage tel qu’il fut dessiné par John Romita Sr. A part ça, Spider-Man défie le Dragon nous offre une visite touristique de la Chine (démonstrations de kung-fu, visite de temples et de marchés, cérémonies taoïstes), la poursuite en bateaux la plus molle de tous les temps et – comble du ridicule – une scène clé au cours de laquelle l’Homme-Araignée se coiffe d’un chapeau pointu pour se faire passer pour un Chinois ! Les plus attentifs remarqueront la présence furtive de Ted Danson dans le rôle d’un officier militaire qui tuyaute Parker en début de métrage.

© Gilles Penso
Thema: SUPER-HÉROS
Saga: Spider-Man 

Théma HOMMES INVISIBLES


« Ce qui est visible n'est que le reflet de ce qui est invisible. »
Rabbi Abba

Partant du principe que ce qui nous effraie le plus est ce qui se soustrait à nos regards, les cinéastes praticiens du fantastique se sont amusés à mettre en scène les réactions de l'homme face à des semblables - souvent mal intentionnés - devenus visuellement insaisissables. Mais moins que l'incrédulité de personnages quotidiens confrontés à l'invisible, le cinéaste s'intéresse surtout aux conséquences psychologiques souvent désastreuses de l'homme soudain masqué aux yeux de tous. Car si ce pouvoir tente tout le monde - qui n'a jamais rêvé d'agir sans être vu ? - il dévore de l'intérieur celui qui en est doté, car il aliène son détenteur et le place en marge du reste de l'humanité. C'est du moins ce que racontent les récits mettant en scène les hommes invisibles.

Bien avant que Herbert George Wells ne popularise le thème avec son roman "L'Homme Invisible" en 1897, ce motif était déjà présent dans la mythologie antique, notamment à travers l'histoire du berger Gygès. Découvrant un jour un anneau capable de le faire disparaître du regard d'autrui, le brave homme se pervertit, assassina le roi de Lydie, s'emparant de son trône et de son épouse. Lorsque Frodon découvre un anneau doté des mêmes capacités dans "Le Seigneur des Anneaux" de Tolkien, il sait que son port prolongé finira par altérer sa personnalité. Dans les contes populaires comme dans la littérature fantastique, l'invisibilité est donc vécue davantage comme une malédiction que comme une bénédiction, ce que l'écran perpétuera allègrement.

INDEX DES FILMS CHRONIQUÉS :
1933: L'Homme Invisible de James Whale
1940: Le Retour de l'Homme Invisible de Joe May
1992: Les Aventures d'un Homme Invisible de John Carpenter



1990 - LA NUIT DES MORTS-VIVANTS

Night of the Living Dead
De Tom Savini (USA)
Avec Tony Todd, Patricia Tallman, Tom Towles, McKee Anderson, William Butler, Katie Finneran

La motivation qui a présidé à la mise en chantier de ce remake laisse pensif. « Au départ, c’est pour une histoire de copyrights », explique George Romero. «Le premier film devait s’appeler Night of the Flesh Eaters. Mais le distributeur a choisi un autre titre au dernier moment, et je n’avais pas pensé à en protéger les droits. J’étais un petit gars de Pittsburgh pas tellement au courant de ces choses-là ! Pour récupérer le copyright, nous avons donc eu l’idée d’un remake, que j’ai écrit et produit, et dont Tom Savini a assuré la réalisation. » (1) Du coup, cette nouvelle version s’avère exceptionnellement conforme à son modèle. Situations, Péripéties, décors, scènes, dialogues y sont restitués fidèlement, les personnages ayant en outre les mêmes traits de personnalité et les mêmes caractéristiques physiques. 

Cependant, il faut noter ici une différence considérable, qui concerne le personnage de Barbara, interprétée avec beaucoup de conviction par l’actrice et cascadeuse Patricia Tallman. Au lieu de rester prostrée pendant toute la durée du film, comme en 1968, elle domine sa peur et devient une battante émérite qui vole même la vedette à Ben, héros de la version originale, et incarné ici par Tony Todd (futur « héros » de Candyman). Son physique s’en ressent, troquant la robe d’été et la coupe sixties de son modèle contre des cheveux courts et une tenue plus masculine. « A l’époque du premier film, je souhaitais surtout traiter de révolution et de familles éclatées », raconte Romero. « Ici, je me suis plutôt penché vers le féminisme. » (2) Autre changement notable entre le remake et son modèle : le dénouement. La chute du film de Romero, qui reste dans toutes les mémoires, n’a pas été restituée ici, d’une part parce que Ben n’est plus vraiment le héros, et d’autre part parce que ce coup de théâtre n’aurait pas constitué une surprise pour les spectateurs connaissant la version originale. Toujours est-il que la chute choisie déçoit quelque peu. 


La plus grosse perte subie est cependant liée à l’atmosphère. Le noir et blanc granuleux de la première Nuit des Morts-Vivants véhiculait en effet une ambiance de sourde terreur que la quête de réalisme de cette version modernisée ne restitue guère, malgré une manifeste efficacité lors des séquences de tension et de suspense. Effectuant là ses premiers pas dans la réalisation d’un long-métrage, après s’être fait les dents sur la série Histoires de l’Autre Monde, Tom Savini a confié les maquillages spéciaux au duo Everett Burell et John Vulich, qui a créé à l’occasion des morts vivants très réalistes, loin des visages simplement blafards des zombies de Romero. Le film ne cède d’ailleurs jamais aux débordements gore de mise en pareil contexte, ce qui étonne d’autant plus que Savini, en tant que maquilleur, s’en était fait une spécialité. Soucieux de perpétuer la parabole sociale initiée par Romero, le cinéaste nous délivre ici une vision très acerbe de la milice qui se défoule sur les zombies, organise des combats entre eux et les pend aux arbres pour s’entraîner au tir. Des images qui prolongent celles, déjà très cyniques, de Zombie et du Jour des Morts-Vivants, et annoncent même partiellement celles de Land of the Dead.


(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en juillet 2005

© Gilles Penso

samedi 13 octobre 2018

1974 - LES MARAIS DE LA HAINE

‘Gator Bait
de Ferd et Beverly Sebastian (USA)
avec Claudia Jennings, Sam Gilman, Douglas Dirkson, Clyde Ventura, Bill Thurman, Janit Baldwin, Tracy Sebastian

Les Marais de la Haine a été écrit sur mesure pour la comédienne Claudia Jennings, avec qui le couple de cinéastes Ferd et Beverly Sebastian s’était particulièrement bien entendu sur le tournage de The Single Girls. Tout à fait conscients du sex-appeal étourdissant de l’ex-mannequin qui s’exposa généreusement dans les pages du magazine Playboy, les Sebastian en font l’attraction principale de ce survival pur et dur qui parvient à se déployer hors des sentiers balisés par l’incontournable Délivrance. Certes, l’influence du film de John Boorman est prégnante, ne serait-ce que par le choix de placer les protagonistes des Marais de la Haine sur des embarcations flottant au cœur d’une nature hostile et par l’utilisation d’une musique country obsédante. Mais sous cette patine familière, ce ‘Gator Bait (littéralement « appât d’alligator ») réserve des surprises, s’éloignant même des codes du « Rape and Revenge » forestier tels qu’ils furent établis par La Dernière Maison sur la Gauche de Wes Craven. 

L’intrigue se situe dans les bayous de Louisiane, où la petite équipe du film s’installa pendant dix jours, se serrant les coudes dans un motel abandonné qui leur servit de résidence provisoire. Ce système D profite à l’atmosphère brute du film, filmé quasi-integralement avec une caméra légère portée à la main par Ferd Sebastian. D’où un fort sentiment d’immersion dans ces marais inhospitaliers où grouillent serpents et crocodiles. La belle Claudia incarne Désirée Thibodeau, une braconnière parfaitement intégrée dans ce cadre sauvage avec lequel elle ne semble faire qu’un. Le cheveu ébouriffé, la chemise mitée, le short déchiré, elle a presque les allures d’une des femmes préhistoriques d’Un Million d’Années Avant JC. Ses journées sont occupées à chasser le reptile dans les eaux verdâtres puis à rejoindre son frère et sa sœur dans le logement de fortune qu’ils ont bricolé au bord du marais. Mais Désirée – dont le prénom n’a évidemment pas été choisi au hasard – attise les appétits sexuels des rednecks du coin qui semblent prêts à tout pour lui mettre la main dessus. Une chasse à l’homme brutale s’amorce bientôt, prélude à un point de non retour sanglant… 

Les recettes du cinéma d’exploitation des années 70 sont minutieusement respectées dans Les Marais de la Haine, et l’archétype d’une figure masculine systématiquement négative (stupides, couards, libidineux, violents, consanguins, les hommes rivalisent ici de tares) doterait presque le film d’une dimension féministe. L’iconisation de l’héroïne n’en est que plus fascinante. Assumée dès les prémisses comme une créature des marais, Désirée semble échapper au statut de simple être humain pour se fondre dans la nature, comme une nymphe mythologique ou une vouivre échappée des légendes médiévales (cette dernière analogie étant bien sûr renforcée par la présence du marais et des serpents). Ce n’est pas le moindre attrait de ces Marais de la Haine, dont le scénario dénonce en filigrane les travers bien réels d’un racisme anti-Cadiens infestant le Sud des Etats-Unis.

© Gilles Penso
Thema: TUEURS


1932 - LA MOMIE

The Mummy

de Karl Freund (USA)
avec Boris Karloff, David Manners, Edward Van Sloan, Zita Johann, Arthur Byron, Bramwell Fletcher, Noble Johnson, Kathryn Byron

Soucieux de s’inscrire dans la lignée du Dracula de Tod Browning, La Momie lui emprunte de nombreux éléments scénaristiques et même sa musique de générique, « Le Lac des Cygnes » de Tchaïkovsky, tandis que le texte suivant s’affiche en guise de prologue : « Voici le parchemin de Thot. Ici sont écrits les mots magiques avec lesquels Isis ramena Osiris à la vie. Ô Amon-Rê, Ô Dieu des dieux, la mort n’est que le seuil d’une nouvelle vie. Nous vivons aujourd’hui, nous vivrons à nouveau, nous reviendrons sous de nombreuses formes. Ô, Tout-Puissant. » 

Dans les ruines de Thèbes en 1921, des archéologues découvrent la momie d'Imhotep, Grand-Prêtre du Temple du Soleil à Karna (Boris Karloff sous un extraordinaire maquillage de Jack Pierce qui nécessitait huit heures de pose !). A ses côtés se trouve un coffret sur le couvercle duquel une inscription promet une terrible malédiction à ceux qui oseront l’ouvrir. Mais le plus jeune et le plus fougueux des chercheurs ne résiste pas à la tentation. Il trouve dans le coffret le fameux parchemin de Thot et le lit. Aussitôt, la momie s’anime et emporte le parchemin, tandis que notre homme sombre dans la folie. La scène, baignée dans un inquiétant silence et bénéficiant d’un découpage minutieux, est empreinte d’une terreur sourde que l’on ne retrouvera plus par la suite.

Karloff quitte dès lors ses bandelettes poussiéreuses pour réapparaître dix ans plus tard sous les traits parcheminés d’un étrange Egyptien nommé Ardath Bay (anagramme de « Death by Ra », autrement dit « Tué par Ra », le dieu du soleil). Il se présente à Frank Whemple (David Manners), fils du savant qui dirigeait la précédente expédition, et lui propose de le mener jusqu’à la tombe de la princesse Anck-es-en-Amon, fille du pharaon Amenophis. Lorsque celle-ci est exhumée et exhibée au musée britannique du Caire, l’étrange Ardath Bay se noie dans sa contemplation, puis lit à voix haute le parchemin de Thot, envoûtant à distance une jeune anglaise du nom d’Helen Grosvenor (Zita Johann). Celle-ci, comme sous hypnose, quitte une soirée mondaine pour venir le rejoindre, puis s’évanouit devant les portes fermées du musée. Frank s’éprend bientôt d’elle, mais Ardath Bay a d’autres projets pour la jeune fille, qui n’est autre que la réincarnation de sa bien aimée Anck-es-en-Amon, et à qui il déclame : « Mon amour a duré plus longtemps que les temples de nos dieux ». 

Le film repose en grande partie sur la prestation impressionnante du grand Boris, dont un simple regard, comme jaillissant des orbites noires de son visage cadavérique, suffit à glacer le sang. Dans le rôle du professeur Muller, spécialiste des sciences occultes, Edward Von Sloan reprend quasiment le personnage d’Abraham Van Helsing qu’il incarnait dans Dracula. Quant à Karl Freund, un directeur de la photographie allemand très talentueux débarqué aux Etats-Unis à peine deux ans plus tôt, il signe ici sa première mise en scène et s’en tire avec les honneurs, mouvant sa caméra dès qu’il en a l’occasion et soignant tout particulièrement sa lumière. Nouveau succès pour Universal, la Momie engendra à son tour tout un lot de séquelles.


© Gilles Penso
Thema: Momies