The Witch
de Robert Eggers (USA)
Avec Anya Taylor-Joy, Ralph Ineson, Kate Dickie,
Harvey Scrimshaw, Ellie Grainger, Lucas Dawson, Bathsheba Garnett
Ancien
directeur artistique pour le cinéma et le théâtre, metteur en scène de
plusieurs pièces, auteur d’une poignée de courts-métrages audacieux, Robert Eggers
a décidé d’aborder son premier film sous un angle surprenant, le définissant
lui-même comme « un cauchemar puritain ». Dans la Nouvelle-Angleterre
du dix-septième siècle, William et Katherine, un couple dévot à la pratique
religieuse stricte, décident de s’établir à la limite de la civilisation,
menant une vie austère et pieuse avec leurs cinq enfants en cultivant leur
petit lopin de terre au milieu d’une forêt sauvage et isolée. Soudain, leur
nouveau-né disparaît dans les bois, prélude à un cauchemar qui s’immisce
sournoisement au sein de la cellule familiale pour la détruire de l’intérieur…
La
première chose qui frappe, dans The
Witch, est la rigueur de sa reconstitution historique. Ce degré
d’authenticité et de vérisme est le fruit de quatre ans de recherches
intensives, au cours desquelles le cinéaste étudia les livres de prière, les
courriers et les documents religieux, les méthodes agricoles, les vêtements et
les outils fermiers du 17ème siècle. Poussant la minutie à l’extrême,
Eggers demanda à son compositeur Mark Korven d’utiliser des instruments
d’époque pour la musique du film, et à son directeur de la photographie Jarin
Blaschke de privilégier les lumières naturelles. Un tel degré de
perfectionnisme permet à The Witch de
bénéficier d’un remarquable réalisme. Du coup, lorsque le surnaturel y fait
irruption, son impact s’en retrouve décuplé. Le point de rupture entre le réel
et le fantastique crée un malaise intense dans la mesure où le spectateur y
croit immédiatement et sans entrave.
L’enfant possédé, la sorcière dans les
bois, le bouc noir devenu vecteur du démon échappent ainsi aux lieux communs
pour s’inscrire dans un contexte où la suspension d’incrédulité fonctionne à
plein régime. La terreur que provoque The
Witch n’a rien à voir avec les codes habituels du cinéma d’horreur. Le gore
n’est pas de mise, pas plus que les déflagrations sonores à répétitions conçues
pour faire sursauter le public à un rythme métronomique ou les effets spéciaux
spectaculaires visualisant à grande échelle les phénomènes paranormaux. Ici,
tout est insidieux, pernicieux et insaisissable. Ce sont donc nos peurs
primales que convoque Robert Eggers, avec un talent qui laisse présager de
futures œuvres fort prometteuses.
Extrêmement élégant dans sa mise en image
(certains plans ressemblent à des tableaux de Rembrandt), pointilleux dans sa
direction d'acteurs (avec une mention spéciale pour Ralph Ineson, dont le
monolithisme apparent masque de nombreuses failles), le cinéaste se laisse bien
plus influencer par des œuvres picturales, musicales et littéraires que par
d’autres films, même si l’ombre de Kubrick et d’Ingmar Bergman plane parfois
sur The Witch. Au fil de ce récit
tourmenté, Robert Eggers nous offre surtout une vision très critique de la
bigoterie religieuse, vécue ici comme une maladie qui gangrène et détruit peu à
peu une famille dont les principes moraux s’étiolent et se désagrègent. Quelques
visions cauchemardesques scandent régulièrement le métrage, jusqu’à un final à
la fois beau, triste et effrayant, concluant avec panache ce qu’il faut sans
doute considérer comme l’un des meilleurs films d’épouvante de ces dernières
années.
Gilles Penso
Thema : SORCELLERIE ET MAGIE
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