GERARDMER 2016 : RETOUR SUR LES DIX FILMS EN COMPETITION

Maintenant que le palmarès du 23ème Festival du Film Fantastique de Gérardmer est tombé, réjouissant les uns, laissant perplexes les autres, revenons à tête reposée sur les dix films en compétition, les primés et les autres. La plupart d'entre eux ne connaîtront pas les honneurs d'une sortie en salles chez nous, certains se fraieront un chemin jusqu'en DVD ou en Blu-Ray, d'autres risquent de sombrer dans l'oubli… Les revoici donc un par un, dans un ordre alphabétique volontairement non hiérarchique.

Bone Tomahawk (GRAND PRIX DU FESTIVAL) est un western minimaliste et réaliste qui met en vedette un quatuor mené par Kurt Russell (arborant le même look que dans Les Huit Salopards), parti au secours d'une jeune femme et de l'adjoint du shérif, capturés par une tribu d'indiens troglodytes. Le film part sous les meilleurs auspices, grâce à ses personnages attachants campés par d'excellents comédiens, mais le voyage initiatique attendu se mue en promenade répétitive, besogneuse et interminable. Car il ne se passe pratiquement rien pendant une heure et demi de métrage, et la patience du spectateur y est mise à très rude épreuve. D'autant que soudain, à vingt minutes de la fin, le film opère un virage à 180° pour basculer dans une violence qui ferait presque passer Cannibal Holocaust pour un épisode de Violetta. Le film nous laisse forcément une impression mitigée, tant les intentions de son réalisateur nous échappent… 

Devil's Candy (PRIX DU PUBLIC ET PRIX DE LA MEILLEURE MUSIQUE) est signé Sean Byrne, qui nous avait déjà offert une belle surprise à Gérardmer, quelques années auparavant, avec The Loved Ones. Son dernier né est également du meilleur cru. Stylisé, rythmé, nimbé d'un discret parfum "années 80" dans son approche du boogeyman et de ses exactions, ce récit de possession diabolique sur fond de musique metal et de peinture macabre se déguste avec délectation et s'achève sur une séquence de suspense pour le moins éprouvante. Parmi ses nombreux atouts, le film dresse le portrait d'une famille attachante, et notamment les liens crédibles qui unissent une adolescente à un père idéalisé dont le rôle protecteur sera peu à peu mis à mal au fil d'une intrigue à rebondissements. On note aussi un usage étonnant de la musique qui, en plein climax, entre directement dans la narration. Devil's Candy est l'un des films les plus récréatifs et les plus distrayants de la sélection.

Evolution (PRIX DE LA CRITIQUE ET PRIX DU JURY EX-AEQUO) est un cas un peu à part. Adepte d'un fantastique austère et subtil, la réalisatrice Lucile Hadzihalilovic nous perd un peu au sein d'une intrigue délibérément hermétique située dans un village côtier peuplé uniquement de femmes adultes et de jeunes garçons enfants. L'élément aquatique demeure omniprésent dans ce film au rythme lent, tout comme d'étranges mutations semblant vouloir fusionner l'anatomie humaine et celle de créatures marines. L'ombre de Lovecraft et de Cronenberg semble planer sur cette œuvre, même si son auteur ne s'y réfère jamais ouvertement (sa seule référence, en terme d'atmosphère, étant Les Révoltés de l'An 2000). La démarche artistique est indéniable, mais la difficulté d'accès de l'œuvre peut provoquer un phénomène de rejet jouant sérieusement en sa défaveur.
February de Osgood Perkins décline (comme beaucoup de films de la compétition) le thème de la possession diabolique, mais le charme n'opère pas. Maniéré, austère, monotone, cet exercice de style un peu prétentieux ne convainc guère, pas plus que sa narration déstructurée qui semble mettre à mal la chronologie pour mieux camoufler la vacuité de son récit. Les trois jeunes interprètes féminines font pourtant de leur mieux, et le film lui-même exhale un certain charme pictural non dénué d'élégance, en vain hélas. D'autant que l'intrigue - une fois que le spectateur fait l'effort de la remettre dans l'ordre - révèle un nombre non négligeable d'incohérences. Malgré la volonté manifeste du réalisateur de s'attirer les faveurs du public et de la critique, February est rentré bredouille du festival de Gerardmer, et l'on comprend pourquoi. Dans le cas du Frankenstein de Bernard Rose, grand oublié du palmarès, la décision semble plus injuste.
Sous les atours d'un drame urbain, Bernard Rose (Candyman, Paperhouse) nous propose l'une des adaptations les plus fidèles jamais filmées (dans le fond, pas dans la forme) du roman de Mary Shelley. Oubliés les bouts de cadavres recousus chers aux classiques d'Universal, la créature est ici 100% artificielle. C'est un bébé dans un corps de jeune adulte, bercé par ses créateurs en blouse blanche. Mais sa peau révèle bien vite une dégénérescence cellulaire qui pousse les savants à l'euthanasie. Or cette créature a désormais une conscience. Portée par le jeu hallucinant de Xavier Samuel (affublé d'un maquillage digne de ceux de Jeff Goldblum dans La Mouche) et de ceux qui lui donnent la réplique (Carrie-Anne Moss et Tony Todd en tête), cette fable amère convoque la responsabilité morale de celui qui joue à être Dieu et narre sans concessions (avec plusieurs pics de violence extrêmement gore) le basculement de l'innocence immaculée vers la monstruosité.

Howl est un film de loups-garous à l'ancienne, avec des créatures animatroniques et une triple unité de lieu, de temps et d'action. Voilà qui s'avère donc prometteur et pétri de bonnes intentions. L'exposition du film, calquée sur celle des films catastrophes classiques, laisse planer les espoirs, d'autant que les personnages semblent révéler d'intéressantes failles et que la mise en scène de Paul Hyett se permet quelques jolies envolées de caméra, voguant par exemple au-dessus d'un train numérique particulièrement réaliste. Mais bien vite, Howl fixe ses limites : ses protagonistes s'avèrent pétris de clichés, ses dialogues sont souvent absurdes (les confessions à répétition véhiculent un irrésistible humour involontaire), ses situations virent rapidement au grotesques et ses loups-garous souffrent d'un design particulièrement mal fichu, quelque part à mi-chemin entre les Uruk-Haï du Seigneur des Anneaux et la grosse bête de Rawhead Rex… 

Venu tout droit d'Israël et co-réalisé par les frères Doron Paz et Yoav Paz, Jeruzalem (PRIX DU JURY EX-AEQUO) nous raconte en caméra subjective l'ouverture d'une porte de l'Enfer en plein Jérusalem, le jour  ô combien sacré de Yom Kippour. Le film semble vouloir esquisser une réflexion liée à l'émergence du mal sur une terre en perpétuel conflit (une idée qui s'amorce sour forme d'un prologue assez saisissant), mais bien vite Jeruzalem vire au film-gadget empruntant le terrain mille fois balisé du "found footage" et nous resservant des situations déjà vues dans [Rec] et Cloverfield. Le film de Matt Reeves semble d'ailleurs constituer la référence majeure de Jeruzalem, qui en reprend fidèlement la structure. Cette fausse bonne idée prend rapidement les allures d'une pub pour les google glass, tandis que l'intrigue se met à collecter sans vergogne les incohérences à répétition.
Southbound (PRIX DU JEUNE PUBLIC) est une œuvre collective co-réalisée par sept cinéastes. Le principe, particulièrement récréatif, est celui d'un film à sketches dont chaque segment s'enchaîne avec fluidité, délaissant les personnages d'une histoire pour s'attacher soudain à ceux de la suivante. Une route isolée dans le désert, une station service dont on ne peut plus s'échapper, un motel inquiétant, une maison de campagne où sévissent de redoutables tueurs masqués, un hôpital (lieu du meilleur segment de cette anthologie) et un bar sinistre sont les principaux lieux de ce long-métrage à tiroirs où l'horreur surgit sans totalement se prendre au sérieux. Le film reste indéniablement distrayant, mais ses histoires manquent de chutes dignes de ce nom et le surnaturel lui-même semble traité par-dessus la jambe, comme si l'appartenance du métrage au genre fantastique autorisait toutes les bizarreries sans avoir à les justifier.

What We Become de Bo Mikkelsen, nous a laissé une impression pour le moins mitigée. Si l'entrée en matière ouvre la porte à quelques espoirs, avec sa mise en scène naturaliste et le portrait crédible d'une famille de la middle-class danoise, les choses se gâtent lorsque le film révèle sa vraie nature : une banale histoire de zombies/infectés. Tous les lieux communs, tous les passages obligatoires, toutes les figures imposées depuis La Nuit des Morts-Vivants (y compris les héros qui s'enferment dans la maison et la petite fille qui occis ses parents) nous sont assénés les uns après les autres. Dès lors, il s'avère difficile d'apprécier pleinement un film qu'on a l'impression d'avoir déjà vu mille fois. Pourtant, la plupart des protagonistes restent attachants, même lorsqu'ils révèlent une faiblesse finalement très humaine. Le titre (qu'on pourrait traduire par "Ce que nous devenons") semble ainsi s'appliquer autant aux infectés qu'aux survivants.
Excellente surprise, The Witch (PRIX SY-FY) de Robert Eggers aborde la sorcellerie sous un angle extrêmement naturaliste, s'affirmant dès le générique comme "un conte folklorique de la Nouvelle Angleterre". Minutieux dans sa reconstitution historique, extrêmement élégant dans sa mise en image (certains plans ressemblent à des tableaux de Rembrandt), pointilleux dans sa direction d'acteurs, le cinéaste ne se laisse influencer par aucun film, mais plutôt par des œuvres picturales, musicales et littéraires. Il nous offre surtout une vision très critique de la bigoterie religieuse, vécue ici comme une maladie qui gangrène et détruit peu à peu une cellule familiale. Le surnaturel s'invite lentement mais sûrement, jusqu'à un final beau, triste et effrayant. La direction des comédiens (le père faussement solide, la mère désespérée, et surtout les enfants incroyablement crédibles) est l'un des points forts de The Witch, auquel nous aurions volontiers décerné le Grand Prix du festival.