de Nicolas Roeg (Grande-Bretagne/Italie)
Avec Julie Christie, Donald Sutherland, Hilary Mason,
Clelia Matania, Massimo Serato, Renato Scarpa, Giorgio Trestini
C'est le cinéma qui permit à la romancière Daphné du
Maurier de passer à la postérité, notamment grâce aux adaptations qu’Alfred
Hitchcock tira de ses écrits (L’Auberge
de la Jamaïque, Rebecca, et surtout Les Oiseaux). Ancien chef opérateur de la nouvelle vague anglaise reconverti à
la mise en scène, Nicolas Roeg s’empara quant à lui de la courte nouvelle
« Ne vous retournez pas » comme support de son troisième long-métrage.
Donald Sutherland et Julie Christie y incarnent John et Laura Baxter, un jeune
couple d’anglais traumatisés par la noyade de leur fillette Christine. Alors
qu’ils regagnent Venise, où le mari architecte est en charge de la restauration
d’une église, ils croisent le chemin d’Heather (Hilary Mason), une voyante
aveugle, et de sa sœur Wendy (Clelia Matania). Toutes deux affirment que leur
défunte fille est parmi eux... Heather est-elle réellement douée d’un don
paranormal, ou s’agit-il d’une vulgaire charlatane ? Et que croire
lorsqu’elle affirme que John lui-même est capable de prévoir l’avenir ? Si
c’est une simple affabulation, pourquoi s’est-il brutalement précipité vers
l’étang où sombra sa fille, comme saisi d’une prémonition subite ?
Dès les
premières images du film, Nicolas Roeg instaure un climat étrange et
inconfortable. Le montage parallèle du visionnage des diapositives de John,
dans une maison perdue de la campagne anglaise, et des jeux de Christine près
d’un étang, dans son ciré rouge qu’on croirait issu d’un conte de Perrault,
s’achève par une double image marquante : la fillette qui s’enfonce dans
les eaux, sous les yeux de son frère Johnny, tandis qu’une tache rouge rampe
insidieusement sur l’une des diapositives. On reconnaît là les dons d’esthète
du réalisateur, qui signa par le passé la photographie du Masque de la Mort Rouge de Roger Corman et de Fahrenheit 451 de François Truffaut. Plus loin dans le film, le jeu
du parallélisme est encore plus surprenant, comme dans cette scène d’amour juxtaposée
avec les préparatifs du couple s’apprêtant à dîner dans un restaurant chic, les
raccords dans le mouvement fluidifiant avec étrangeté ces actions situées dans
deux espaces-temps distincts. Ce n'est pas un simple exercice de style, puisqu'ici
le passé et le présent s’entremêlent sans que les protagonistes n'aient le moindre
contrôle sur ce temps capricieux, jusqu’à un dénouement remettant
dramatiquement les événements dans le bon ordre.
La mise en scène brute de Roeg
et le jeu naturaliste de Sutherland et Christie ne sont pas les moindres atouts
de ce film atypique que Pino Donaggio, compositeur fétiche de Brian de Palma
dans les années 70 et 80, nimbe d'une partition envoûtante. Quant à Venise, où
furent tournées la plupart des séquences du film, elle quitte ses atours
habituels de cité romantique pour se muer en ville glauque, humide,
labyrinthique et étouffante, frappée de surcroît par les méfaits d’un
insaisissable tueur en série qui défraye la chronique. Bref un lieu atemporel
s’effondrant peu à peu dans ses propres eaux et qui, selon les propos d’un des
protagonistes du film, a les allures des « reliefs d’un dîner de fête dont
les convives seraient tous morts ».
© Gilles Penso
Thema: POUVOIRS PARANORMAUX

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