samedi 24 novembre 2018

1981 - WOLFEN

Wolfen

De Michael Wadleigh (USA)
Avec Albert Finney, Diana Venora, Gregory Hines, Edward James Olmos, Tom Noonan

New York, 1978. Des meurtres atroces sont perpétrés dans le South Bronx, si sauvages qu'ils semblent être l'oeuvre d'une bête insaisissable. L'enquête suit son cours, des poils sont retrouvés sur des cadavres de clochards dépecés. La ville serait-elle la proie d'un loup sanguinaire ? L'explication de ces innommables exactions s'avèrera autrement plus mystique... Né de la plume de l'écrivain texan Whitley Strieber, catholique pratiquant féru de spiritualité et du grand inconnu (il clamera même avoir été enlevé par des extraterrestres dans son livre "Communion : A True Story", porté à l'écran en 1989 avec Christopher Walken), Wolfen, Dieu ou Diable usait du symbolisme pour insuffler un sous-texte politique puissant, renouvelant ainsi habilement le mythe du lycanthrope (l'auteur appliquera le même traitement à celui du vampire dans "Les Prédateurs", adapté par Tony Scott en 1983). Quand Orion Pictures flairent le potentiel d'un long métrage, ils pensent dans un premier temps à Lindsay Anderson, emblème du Free Cinema britannique, comptant intelligemment développer l'aspect engagé du roman. Face à son refus, ils se tournent vers Michael Wadleigh, réalisateur du documentaire contestataire Woodstock, qui n'est pas passé derrière une caméra depuis onze ans. Ce dernier désire engager des comédiens inconnus pour entourer son idole Albert Finney (préféré à Dustin Hoffman) et préserver un certain réalisme. Ce sera chose faite avec les débutants Gregory Hines, danseur de claquettes à Broadway, Diane Venora, future héroïne de Clint Eastwood, et Tom Noonan dans le rôle d'un spécialiste animalier (Michael Mann le renverra au zoo à la rencontre cette fois d'un tigre pour Manhunter, cinq ans plus tard). Le tournage dépassera ses délais et son budget du fait de ses effets spéciaux complexes, et sera finalement terminé par John Hancock (Let's Scare Jessica To Death), amenant à un premier montage de 4h30, suivi de nombreuses coupes. Difficile, visiblement, de concilier le cahier des charges du film de genre avec la complexité métaphorique du propos.

Wadleigh pose pourtant le sujet avec une limpidité exemplaire, dès une ouverture qui voit des Indiens observer la ville sur le toit du monde, en communion avec la nature (ils nourrissent un oiseau à la becquée), vignette poétique enchaînée avec un compte à rebours, la destruction brutale d'un quartier pauvre et les réjouissances de promoteurs immobiliers sans états d'âme. La partition oppressante de James Horner (qui n'eût que douze jours pour boucler son travail en remplacement éclair de Craig Safan), préfigurant dans ses accents stressants son score pour Aliens le retour, installe d'emblée une atmosphère inquiétante et paranoïaque, en parfaite adéquation avec l'obsession sécuritaire et voyeuriste qui irrigue le métrage. Les Indiens ne sont pas les seuls espions de leurs concitoyens, surveillés en parallèle par de mystérieux monstres quasi-invisibles, tandis que la police et les services secrets scrutent les émotions qui pourraient trahir d'éventuels coupables par le biais d'écrans vidéos et de détecteurs de mensonge. Il est intéressant de constater que les représentants de la loi usent, pour étudier leurs proies et juger de leur pureté, de la même thermovision (procédé avant-gardiste et anxiogène qui sera l'influence principale pour la vision du futur Predator) que ces forces bestiales encore non identifiées, Wadleigh plaçant les deux camps sur un pied d'égalité. Le réalisateur choisit de plus d'illustrer les errances des prédateurs au moyen d'une Steadycam subjective et d'une Louma aérienne zigzaguant entre les immeubles, conférant à la menace un caractère omniscient et inquisiteur, tout en dessinant un New York glacial et presque post-apocalyptique, où les quartiers riches sont silencieux et déserts et dans lequel le Bronx devient un tombeau à ciel ouvert pour des minorités surveillées par hélicoptère (le New York 1997 de John Carpenter sortira la même année).

Ce cadre effrayant étant posé, le sujet de fond émerge progressivement, sous l'apparat du polar à énigme : lorsqu'un riche homme d'affaires est mis en pièces, l'état déploie soudainement des moyens considérables pour protéger les intérêts des puissants en cherchant une explication terroriste extérieure (au lieu de balayer devant sa porte), là où les assassinats des pauvres n'étaient même pas mentionnés par la presse, tandis que les investigations menées par un Finney désabusé et un Hines rigolard soulignent leur déshumanisation face à la mort (nos héros mangent goulûment pendant une autopsie ou en discutant de mutilations, quand ils ne blaguent pas devant une tête tranchée), accentuant le sentiment de perte de valeurs morales d'une société vérolée par la violence. Une violence qui explose dans des mises à mort ne lésinant pas sur les détails gore, mais qui semble cependant sélective, les démunis se voyant uniquement prélevés de leurs organes malades. Le tueur aurait-il une conscience, un but ? En effet, le vernis craque rapidement : on apprend que le promoteur mutilé finançait en sous-marin des révolutions sanglantes et des destructions dans les pays du tiers-monde, l'immobilier n'étant au final qu'une nouvelle façon de déporter et manipuler des populations encombrantes. Malversations capitalistes, banalisation des inégalités sociales et de l'extinction programmée des plus faibles... Un Dieu vengeur abattrait-il sa colère sur les pauvres pécheurs que nous sommes ? Pourquoi pas le Diable lui-même, attiré par le Mal ambiant ? Ces théories paraissent crédibles lorsque nos traqueurs devenus traqués concentrent leurs recherches sur une église en ruine, dernier bastion d'une foi ébranlée. A l'intérieur, des vitraux cassés, un démon sur une épaule, un ange sur une autre : l'Homme, constamment tiraillé entre ses instincts meurtriers de chasseur et les règles de la vie en société, mérite-t-il son sort ? Une visite au zoo étaye cependant la théorie du canis lupus, Noonan rappelant à bon escient que "ce sont les hommes qui tuent les hommes" et dépeignant la cruauté du massacre des loups au début du siècle dans l'Est, à l'instar des Indiens et des buffles. Le parallèle est ainsi fait entre les communautés indiennes et canidées aux organisations jumelles (tribus, économie fermée, contrôle de la surpopulation et grand talent pour la chasse), qui survécurent chacun tant bien que mal au génocide perpétré par les américains : les Indiens furent contraints à une triste vie dans des réserves ou réduits à des boulots minables, les animaux se retrouvèrent enfermés et offerts en spectacle. Le personnage d'Eddie Holt, Indien constructeur des ponts et grattes-ciel de l'Oncle Sam comme nombre des siens, confirme cette analogie en affirmant pouvoir changer de forme à volonté par la seule force de son esprit, et devenir un aigle, un poisson... Ou un loup. Dans une terrifiante séquence détournant la transformation habituelle du loup-garou, Eddie (hallucinant Edward James Olmos), nu comme un ver, bave et court sur la plage avant de hurler à la lune sous les yeux médusés d'un Albert Finney totalement remué dans ses convictions. In fine, Holt conserve une apparence belle et bien humaine, simplement sous l'emprise d'une drogue chamanique, tout ceci n'étant qu'une communion avec l'environnement.

Alors, qui se cache derrière ces meurtres ? Terroriste industriel ? Divinité séculière ? Un loup sauvage qui a fait de la grosse pomme son territoire de chasse ? Ou un Indien lycanthrope ivre de justice ? Une réunion secrète dans un bar sombre aux allures western nous livrera la réponse tant attendue : le coupable, c'est Wolfen, qui incarne tout ceci à la fois. Tandis qu'une Indienne entonne un chant ethnique, les vieux sages énoncent la vérité nue à notre enquêteur (filmé devant un drapeau américain délavé cloué au mur), comme une prière prophétique. Wolfen est le fantôme qui revient hanter une Amérique coupable de génocide par cupidité, un esprit revanchard et protéiforme condamné à la fuite dans un nouveau désert (les cités, taudis et bidonvilles), contraint à tuer les malades et les abandonnés pour se nourrir et préserver un territoire en ruines, et à survivre des déchets de l'homme blanc. Un homme blanc qui, malgré sa précieuse évolution technologique, a perdu l'essentiel de ses repères moraux et tue son prochain pour son seul profit, s'affirmant comme le vrai "sauvage". Le constat est implacable : l'Homme est définitivement un loup pour l'Homme. Cette lutte idéologique culminera dans un climax démentiel où la flamboyance de la Hammer côtoie l'action urbaine, voyant la meute de Wolfen passer à une attaque frontale de l'autorité. Wadleigh effectue ici un renvoi pertinent au début de l'histoire, où une main noire armée (celle d'un homme à la solde des Blancs, rappel de l'esclavage) était tranchée par les loups. Ici ce sera la main blanche du chef de la police qui volera dans les airs (et finira dans la gueule d'un canidé, folle vision reprise plus tard par Lynch dans Sailor et Lula), remettant les compteurs à zéro, avant une décapitation et la chute d'un corps sur sa propre tête, propulsant le film vers l'horreur cauchemardesque. Albert Finney en profite pour anéantir successivement plusieurs symboles capitalistes, faisant exploser une voiture, tirant dans les baies vitrées d'un immeuble de luxe et détruisant la maquette d'un grand projet urbain sous le regard dominateur d'un loup blanc (symbole de sagesse et de civilité) après avoir retiré les balles de son chargeur en signe de paix et de déférence. L'honneur est sauf.

Sorti en 1981, la même année que HurlementsLe Loup-Garou de Londres et Full Moon High, collègues poilus plus respectueux du mythe établi, Wolfen fut un échec commercial, malgré son prix spécial du jury au festival d'Avoriaz. Trop pessimiste et moralisateur pour un spectateur qui n'aime pas se faire chercher des poux dans la tête ? A la fin du livre de Strieber, le monde découvrait l'existence des Wolfen et promettait leur traque et leur extinction. On trouvera également des loups affamés dans le monde apocalyptique du Jour d'après, adaptation de son roman "Le Grand Dérèglement Du Climat". Une autre punition des Dieux pour venger les excès anti-écologiques de l'Homme. L'épilogue de Wolfen entrouvre la porte plus optimiste d'une possible conciliation grâce à la prise de conscience de son héros, fourbu et bougé sur ses positions et certitudes, qui a réalisé l'arrogance de ses contemporains et leur dangereuse déconnexion d'avec l'élément naturel. Le plan final, figurant des Indiens à l'affût sur les hauteurs de la cité avant de les figer dans le temps et l'espace, insinue néanmoins que nous sommes en sursis. A nous de ne pas l'oublier.

© Julien Cassarino

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