dimanche 23 juin 2019

1983 - LA FOIRE DES TENEBRES

Something Wicked this Way Comes
de Jack Clayton (USA)
avec Jonathan Pryce, Jason Robards, Pam Grier, Diane Ladd, Royal Dano, Vidal Peterson, Shwan Carson, Richard Davalos

A l’aube des années 80, les studios Disney traversent une passe difficile : le jeune public, lassé des sempiternels animaux chantants, se tourne vers un cinéma plus moderne, comme l’atteste le succès phénoménal de La Guerre des Etoiles en 1977. La réponse de Walt n’attendra pas, avec l’effrayant Les Yeux De La Forêt en 1980 et le thriller haletant La Nuit De L’évasion en 1982, qui ne trouveront pas leur public. Pas encore tout à fait échaudée, la maison-mère s’intéresse alors au roman culte de Ray Bradbury, La Foire Des Ténèbres, que l’auteur désire ardemment porter à l’écran depuis plus de vingt ans. 1948 : le futur créateur de Farenheit 451 publie l’histoire La Grande Roue dans le magazine pulp Weird Tales. Plus âgé, émerveillé par Chantons Sous La Pluie, il offre à Gene Kelly un scénario basé sur sa nouvelle pour en tirer un film commun, idée tuée dans l’œuf faute de financements. Ne désarmant pas, l’écrivain proposera le manuscrit au britannique Jack Clayton, rencontré sur le tournage du Moby Dick de John Huston. Nouvel échec. Lassé, Bradbury convertit son script en roman : Something Wicked This Way Comes, référence à l’incantation d’une des sorcières du Macbeth de William Shakespeare. Ce récit initiatique, narrant les aventures de deux enfants en prise avec les forces maléfiques émanant d’une fête foraine, remporte un franc succès lors de sa parution en 1962 et traumatise durablement le jeune Stephen King (lequel, bien après, en proposera un traitement scénaristique non retenu). Neuf ans plus tard, les futurs producteurs de la saga Rocky, Robert Chartoff et Irwin Winkler, prennent une option sur le livre et demandent à l’auteur d’en signer l’adaptation. Sam Peckinpah est à ce moment pressenti pour réaliser, avec Jason Robards dans le costume du vénéneux Mr. Dark. Encore une fois, un coup d’épée dans l’eau. Kirk Douglas, à la tête de Bryna Productions, entend financer le film et jouer le personnage de Mr. Halloway. Son fils Peter demeurera seul à bord en producteur associé, allant démarcher Paramount. Le studio achète les droits du livre en 1977, mais le projet est annulé. Bradbury et Peter Douglas se battent alors quatre années durant pour trouver des fonds. Le salut viendra de Tom Wilhite, fraîchement promu chez Walt Disney Productions et porteur d’un vent plus audacieux, qui s’alliera à Bryna pour enfin matérialiser cinématographiquement La Foire Des Ténèbres.

Bradbury reprend son script de zéro. John Carpenter est un temps envisagé à la mise en scène ainsi que Joe Dante, mais le romancier voudrait Steven Spielberg ou David Lean. Au final, le nom de Jack Clayton revient sur le tapis, et même si les producteurs se montrent frileux (Gatsby a été un flop), le choix du réalisateur des majestueux Innocents paraît plus que pertinent au vu du sujet. Walter Matthau ou Hal Holbrook  sont en lice pour le rôle de Charles Halloway, mais c’est Jason Robards, devenu trop vieux entretemps pour jouer Mr. Dark, qui l’emporte. Pour incarner ce dernier, Bradbury hésite entre Peter O’Toole et Christopher Lee, cependant la production, afin économiser sur le budget, souhaite la présence d’un acteur moins connu : suite au refus d’Edward James Olmos (Blade Runner), l’ambigu Jonathan Pryce, futur héros de Brazil, est l’heureux élu. L’équipe technique s’enrichit du directeur de la photographie Stephen H. Burum (L'Emprise), du concepteur artistique Richard MacDonald (Exorciste 2 : L'Hérétique), et du superviseur des effets spéciaux révolutionnaires de Tron, Peter Anderson. Au fur et à mesure du tournage, les visions internes différent considérablement : Bradbury veut coller au plus près de la noirceur de son roman initial, et Clayton souhaite livrer un divertissement plus familial. Le premier montage proposé en souffre et déplaît à Wilhite, préfigurant une projection-test à l’été 1982 qui tourne au désastre : le public ne sait sur quel pied danser face à un film fidèle à l’atmosphère étouffante du livre mais peu généreux en scènes-choc. Des mesures radicales sont prises par la firme : la sortie est considérablement repoussée, des reshoots ainsi qu’un nouveau montage sont commandés à Lee Dyer, un réalisateur de seconde équipe, et le scénariste John Mortimer est dépêché pour retravailler le script. Outre une nouvelle narration en voix-off pour l’introduction et l’épilogue, les ajouts consistent surtout en des séquences spectaculaires, une attaque de mygales et une poursuite dans un labyrinthe de miroirs, remplaçant l’ambitieuse ouverture du métrage qui voyait la fumée d’un train se transformer en fête foraine et une toile d’araignée devenir une roue de la fortune. Le budget enfle de 5 millions de dollars supplémentaires, portant le total à 19 millions. Le compositeur Georges Delerue fait aussi les frais du remaniement : son score, jugé trop sombre (il convoquait pourtant les plus belles heures de la musique classique russe), est évincé au profit du jeune loup James Horner, déjà remplaçant au pied levé de Craig Safan sur Wolfen.

Malgré sa gestation tourmentée, la puissance évocatrice du matériau d’origine est miraculeusement retranscrite, dès les premiers plans restituant les couleurs rougeoyantes de l’automne dans un Technicolor resplendissant. La mise en place est concise et bénéficie de l’amplitude d’un mouvement de grue nous permettant de définir avec simplicité les personnages principaux : Will et Jim, figures à la fois jumelles et antagonistes, Charles, le père vieillissant de Will qui noie sa mélancolie dans une fuite éperdue de la réalité, les habitants de Greentown, tous portés sur un ailleurs chimérique ou pleurant un passé enfoui, et l’effrayant Mr. Dark qui électrifie l’image à chaque nouvelle apparition. Le réalisateur distille une atmosphère délétère proche des fleurons gothiques de la Hammer dès l’arrivée nocturne du train des forains, véhicule-personnage imposant, suivie du parcours des enfants jusqu’à la fête à travers un cimetière à la poésie macabre parcouru par une fumée phosphorescente sortie tout droit d’un Dracula. La fameuse foire envoûte les protagonistes et offre de réaliser leurs rêves les plus fous, au prix fort : ceux qui retrouvent leur jeunesse suite à un tour dans la galerie des miroirs ou sur les chevaux de bois perdent l’usage de la vue ou viennent, ensorcelés, grossir les rangs de la parade. Les enfants veulent devenir adultes au plus tôt et les aînés idéalisent sans fin leur lointaine jeunesse, allant à l’encontre de l’ordre naturel de la vie, et donc du grand dessin divin. Le Mal est à l’affût des faiblesses humaines et soumet ses victimes à la tentation, opposé à une résistance par l’érudition et l’apprentissage empirique. 

Le combat idéologique déterminant entre Mr. Dark, représentant infernal d’une force séculaire, et Mr. Halloway, gardien du temple de la connaissance (disant se nourrir, lui, des rêves de son prochain et non de ses cauchemars comme son adversaire) aura lieu dans une immense bibliothèque où chaque page arrachée d’un ouvrage équivaut à une année de vie en moins, tandis que les enfants se réfugieront littéralement dans les livres pour se cacher du démon. La ville sera sauvée par l’amour filial retrouvé de Will qui délivrera Charles de sa culpabilité : celui qui n’avait jamais totalement assumé son rôle de père triomphe ici par la transmission de sa sagesse, et la résilience lui permettant d’assumer ses erreurs passées l’amène à enfin embrasser un bonheur apaisé. Ces résonances philosophiques ne trouveront pas grand écho chez les spectateurs de l’époque, le film ne remportant pas la moitié de sa mise (Bradbury, quant à lui, juge le résultat « acceptable »), et le double échec commercial de Oz, Un Monde Extraordinaire et Taram Et Le Chaudron Magique sonnera le glas des noires expérimentations chez Disney. Une nouvelle adaptation est annoncée en 2014, hypothétiquement confiée à Seth Grahame-Smith (scénariste de Dark Shadows nouvelle mouture), restée lettre morte. Nul besoin de redite : ce conte fiévreux traversé de visions très osées dans l’univers de Tonton Walt (la tête coupée et ensanglantée de Will, l’éveil voyeuriste à la sensualité de Jim, la déesse de la Blaxploitation Pam Grier ralentissant les battements de cœur de Charles, un cadavre final décharné à la Poltergeist) n’a cessé d’influencer l’imaginaire collectif, de David Lynch à Harry Potter en passant par Neil Gaiman, Tim Burton et évidemment Big, aux thématiques similaires. Juste retour des choses.
© Julien Cassarino
Thema: DIABLES ET DÉMONS

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