de Jack
Clayton (USA)
avec Jonathan Pryce, Jason
Robards, Pam Grier, Diane Ladd, Royal Dano, Vidal Peterson, Shwan Carson,
Richard Davalos
A l’aube des années
80, les studios Disney traversent une passe difficile : le jeune public,
lassé des sempiternels animaux chantants, se tourne vers un cinéma plus moderne,
comme l’atteste le succès phénoménal de La Guerre des Etoiles en 1977. La réponse de Walt n’attendra pas, avec l’effrayant
Les Yeux De La Forêt en 1980 et le
thriller haletant La Nuit De L’évasion
en 1982, qui ne trouveront pas leur public. Pas encore tout à fait échaudée, la
maison-mère s’intéresse alors au roman culte de Ray Bradbury, La Foire Des Ténèbres, que l’auteur
désire ardemment porter à l’écran depuis plus de vingt ans. 1948 : le futur créateur de Farenheit 451 publie l’histoire La
Grande Roue dans le magazine pulp Weird
Tales. Plus âgé, émerveillé par Chantons
Sous La Pluie, il offre à Gene Kelly un scénario basé sur sa nouvelle pour
en tirer un film commun, idée tuée dans l’œuf faute de financements. Ne
désarmant pas, l’écrivain proposera le manuscrit au britannique Jack Clayton,
rencontré sur le tournage du Moby Dick de John Huston. Nouvel échec. Lassé, Bradbury convertit son script en roman : Something Wicked This Way Comes,
référence à l’incantation d’une des sorcières du Macbeth de William Shakespeare. Ce récit initiatique, narrant les
aventures de deux enfants en prise avec les forces maléfiques émanant d’une
fête foraine, remporte un franc succès lors de sa parution en 1962 et traumatise
durablement le jeune Stephen King (lequel, bien après, en proposera un
traitement scénaristique non retenu). Neuf ans plus tard, les futurs
producteurs de la saga Rocky, Robert
Chartoff et Irwin Winkler, prennent une option sur le livre et demandent à
l’auteur d’en signer l’adaptation. Sam Peckinpah est à ce moment pressenti pour
réaliser, avec Jason Robards dans le costume du vénéneux Mr. Dark. Encore une
fois, un coup d’épée dans l’eau. Kirk Douglas, à la tête de Bryna Productions, entend
financer le film et jouer le personnage de Mr. Halloway. Son fils Peter
demeurera seul à bord en producteur associé, allant démarcher Paramount. Le
studio achète les droits du livre en 1977, mais le projet est annulé. Bradbury
et Peter Douglas se battent alors quatre années durant pour trouver des fonds. Le
salut viendra de Tom Wilhite, fraîchement promu chez Walt Disney Productions et
porteur d’un vent plus audacieux, qui s’alliera à Bryna pour enfin matérialiser
cinématographiquement La Foire Des
Ténèbres.
Bradbury reprend son script de zéro. John Carpenter est un
temps envisagé à la mise en scène ainsi que Joe Dante, mais le romancier
voudrait Steven Spielberg ou David Lean. Au final, le nom de Jack Clayton
revient sur le tapis, et même si les producteurs se montrent frileux (Gatsby a été un flop), le choix du
réalisateur des majestueux Innocents paraît
plus que pertinent au vu du sujet. Walter Matthau ou Hal Holbrook sont en lice pour le rôle de Charles
Halloway, mais c’est Jason Robards, devenu trop vieux entretemps pour jouer Mr.
Dark, qui l’emporte. Pour incarner ce dernier, Bradbury hésite entre Peter
O’Toole et Christopher Lee, cependant la production, afin économiser sur le
budget, souhaite la présence d’un acteur moins connu : suite au refus
d’Edward James Olmos (Blade Runner), l’ambigu
Jonathan Pryce, futur héros de Brazil,
est l’heureux élu. L’équipe technique s’enrichit du directeur de la photographie
Stephen H. Burum (L'Emprise), du
concepteur artistique Richard MacDonald (Exorciste 2 : L'Hérétique), et du superviseur des effets spéciaux révolutionnaires de Tron, Peter Anderson. Au fur et à mesure
du tournage, les visions internes différent considérablement : Bradbury
veut coller au plus près de la noirceur de son roman initial, et Clayton souhaite
livrer un divertissement plus familial. Le premier montage proposé en souffre
et déplaît à Wilhite, préfigurant une projection-test à l’été 1982 qui tourne
au désastre : le public ne sait sur quel pied danser face à un film fidèle
à l’atmosphère étouffante du livre mais peu généreux en scènes-choc. Des
mesures radicales sont prises par la firme : la sortie est
considérablement repoussée, des reshoots ainsi qu’un nouveau montage sont
commandés à Lee Dyer, un réalisateur de seconde équipe, et le scénariste John
Mortimer est dépêché pour retravailler le script. Outre une nouvelle narration
en voix-off pour l’introduction et l’épilogue, les ajouts consistent surtout en
des séquences spectaculaires, une attaque de mygales et une poursuite dans un
labyrinthe de miroirs, remplaçant l’ambitieuse ouverture du métrage qui voyait
la fumée d’un train se transformer en fête foraine et une toile d’araignée devenir
une roue de la fortune. Le budget enfle de 5 millions de dollars
supplémentaires, portant le total à 19 millions. Le compositeur Georges Delerue
fait aussi les frais du remaniement : son score, jugé trop sombre (il
convoquait pourtant les plus belles heures de la musique classique russe), est
évincé au profit du jeune loup James Horner, déjà remplaçant au pied levé de
Craig Safan sur Wolfen.
Malgré sa gestation tourmentée, la puissance évocatrice du
matériau d’origine est miraculeusement retranscrite, dès les premiers plans
restituant les couleurs rougeoyantes de l’automne dans un Technicolor
resplendissant. La mise en place est concise et bénéficie de l’amplitude d’un
mouvement de grue nous permettant de définir avec simplicité les personnages
principaux : Will et Jim, figures à la fois jumelles et antagonistes,
Charles, le père vieillissant de Will qui noie sa mélancolie dans une fuite éperdue
de la réalité, les habitants de Greentown, tous portés sur un ailleurs chimérique
ou pleurant un passé enfoui, et l’effrayant Mr. Dark qui électrifie l’image à
chaque nouvelle apparition. Le réalisateur distille une atmosphère délétère proche
des fleurons gothiques de la Hammer dès l’arrivée nocturne du train des
forains, véhicule-personnage imposant, suivie du parcours des enfants jusqu’à
la fête à travers un cimetière à la poésie macabre parcouru par une fumée
phosphorescente sortie tout droit d’un Dracula.
La fameuse foire envoûte les protagonistes et offre de réaliser leurs rêves les
plus fous, au prix fort : ceux qui retrouvent leur jeunesse suite à un
tour dans la galerie des miroirs ou sur les chevaux de bois perdent l’usage de
la vue ou viennent, ensorcelés, grossir les rangs de la parade. Les enfants
veulent devenir adultes au plus tôt et les aînés idéalisent sans fin leur
lointaine jeunesse, allant à l’encontre de l’ordre naturel de la vie, et donc
du grand dessin divin. Le Mal est à l’affût des faiblesses humaines et soumet
ses victimes à la tentation, opposé à une résistance par l’érudition et
l’apprentissage empirique.
Le combat idéologique déterminant entre Mr. Dark, représentant infernal d’une force séculaire, et Mr. Halloway, gardien du temple de la connaissance (disant se nourrir, lui, des rêves de son prochain et non de ses cauchemars comme son adversaire) aura lieu dans une immense bibliothèque où chaque page arrachée d’un ouvrage équivaut à une année de vie en moins, tandis que les enfants se réfugieront littéralement dans les livres pour se cacher du démon. La ville sera sauvée par l’amour filial retrouvé de Will qui délivrera Charles de sa culpabilité : celui qui n’avait jamais totalement assumé son rôle de père triomphe ici par la transmission de sa sagesse, et la résilience lui permettant d’assumer ses erreurs passées l’amène à enfin embrasser un bonheur apaisé. Ces résonances philosophiques ne trouveront pas grand écho chez les spectateurs de l’époque, le film ne remportant pas la moitié de sa mise (Bradbury, quant à lui, juge le résultat « acceptable »), et le double échec commercial de Oz, Un Monde Extraordinaire et Taram Et Le Chaudron Magique sonnera le glas des noires expérimentations chez Disney. Une nouvelle adaptation est annoncée en 2014, hypothétiquement confiée à Seth Grahame-Smith (scénariste de Dark Shadows nouvelle mouture), restée lettre morte. Nul besoin de redite : ce conte fiévreux traversé de visions très osées dans l’univers de Tonton Walt (la tête coupée et ensanglantée de Will, l’éveil voyeuriste à la sensualité de Jim, la déesse de la Blaxploitation Pam Grier ralentissant les battements de cœur de Charles, un cadavre final décharné à la Poltergeist) n’a cessé d’influencer l’imaginaire collectif, de David Lynch à Harry Potter en passant par Neil Gaiman, Tim Burton et évidemment Big, aux thématiques similaires. Juste retour des choses.
Le combat idéologique déterminant entre Mr. Dark, représentant infernal d’une force séculaire, et Mr. Halloway, gardien du temple de la connaissance (disant se nourrir, lui, des rêves de son prochain et non de ses cauchemars comme son adversaire) aura lieu dans une immense bibliothèque où chaque page arrachée d’un ouvrage équivaut à une année de vie en moins, tandis que les enfants se réfugieront littéralement dans les livres pour se cacher du démon. La ville sera sauvée par l’amour filial retrouvé de Will qui délivrera Charles de sa culpabilité : celui qui n’avait jamais totalement assumé son rôle de père triomphe ici par la transmission de sa sagesse, et la résilience lui permettant d’assumer ses erreurs passées l’amène à enfin embrasser un bonheur apaisé. Ces résonances philosophiques ne trouveront pas grand écho chez les spectateurs de l’époque, le film ne remportant pas la moitié de sa mise (Bradbury, quant à lui, juge le résultat « acceptable »), et le double échec commercial de Oz, Un Monde Extraordinaire et Taram Et Le Chaudron Magique sonnera le glas des noires expérimentations chez Disney. Une nouvelle adaptation est annoncée en 2014, hypothétiquement confiée à Seth Grahame-Smith (scénariste de Dark Shadows nouvelle mouture), restée lettre morte. Nul besoin de redite : ce conte fiévreux traversé de visions très osées dans l’univers de Tonton Walt (la tête coupée et ensanglantée de Will, l’éveil voyeuriste à la sensualité de Jim, la déesse de la Blaxploitation Pam Grier ralentissant les battements de cœur de Charles, un cadavre final décharné à la Poltergeist) n’a cessé d’influencer l’imaginaire collectif, de David Lynch à Harry Potter en passant par Neil Gaiman, Tim Burton et évidemment Big, aux thématiques similaires. Juste retour des choses.

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