dimanche 10 mai 2020

2013-2020 - LES AGENTS DU SHIELD

Marvel’s Agents of SHIELD
Créée par Joss Whedon, Jed Whedon et Maurissa Tancharoen
Avec Clark Gregg, Ming-Na Wen, Chloe Bennet, Ian de Caestecker, Elisabeth Hentsridge, Brett Dalton, Henry Simmons, Adrianne Palicki, Nick Blood, Natalia Cordova-Buckley, Kyle Mac-Laclan, John Hannah

Au cours de la spectaculaire bataille à bord de l’héliporteur dans le tout premier Avengers, nous avions assisté impuissants au décès de l’agent Phil Coulson. Celui qui est un grand admirateur de Captain America est lâchement assassiné par le dieu Loki qui le transperce avec son sceptre. Mais le SHIELD ayant des ressources secrètes, le directeur Nick Fury parvient à remettre sur pied son fidèle bras droit qui reprend du service pour l’agence. Cette fois-ci, pas question pour Coulson de rejoindre les Avengers, qui ne sont pas informés de sa résurrection. Il se voit donc confier par le directeur Fury le commandement d’une toute nouvelle équipe d’enquêteurs qu’il dirige à partir d’un QG volant, un Boeing C-17 Globemaster entièrement refondu par les services techniques du SHIELD. Parmi leurs missions figure bien entendu la lutte contre Hydra ainsi que d’autres menaces susceptibles de provoquer le chaos sur Terre. Ce groupe hétéroclite est composé des scientifiques Gemma Simmons et Leopold Fitz, de l’aviatrice experte en arts martiaux Melinda May et de Grant Ward, agent rompu aux missions tactiques les plus délicates. Mais cette équipe intègre également dans ses rangs la jeune Skye, une pirate informatique membre d’un groupe de hackeurs prônant la liberté d’expression, qui va nouer très rapidement un rapport père-fille avec l’agent Coulson.

Le passage d’un univers cinématographique à la télévision pourrait susciter bien des méfiances. La série issue des films La Planète des Singes dans les années 70 en est l’illustration. Pour éviter le même genre d’écueil, Marvel a fait le pari de la continuité en faisant appel à Joss Whedon, créateur de Buffy et surtout réalisateur des deux premiers Avengers, pour la conception des Agents du SHIELD. Et c’est un pari réussi, car le point de départ de cette déclinaison télévisée de l’univers Marvel est l’agent Coulson lui-même, sur qui repose l’intrigue de départ (et toute la série). Dès le début, le tempo imprimé permet à l’épisode pilote de démarrer sur les chapeaux de roue. Pour ne pas déstabiliser les nombreux fans de la franchise, la série s’appuie également sur des éléments connus. Il faut bien sûr garder de la cohérence avec les films. Tout au long de la série, il est ainsi fait allusion à plusieurs des métrages du MCU dont Iron Man 3Avengers : l'ère d'Ultron ou encore Captain America : le Soldat de l'Hiver pour ne citer qu’eux. Certains personnages connus, et moins connus, aperçus dans les films, font également une apparition en début de série. Mais si celle-ci se rapproche de l’univers familier du MCU, elle sait également s’en éloigner. L’action est omniprésente, les temps morts sont (très) rares, les personnages n’ont pas le temps de souffler et sont très souvent malmenés. L’univers dans lequel ils évoluent est en permanence remis en question. C’est donc un doux euphémisme de dire que les apparences sont souvent trompeuses dans Les Agents du SHIELD.

Si ce show doit beaucoup à ses scénaristes, il repose aussi grandement sur ses interprètes, à commencer par Clark Gregg qui réendosse le costume de l’agent Coulson pour notre plus grand plaisir. Son personnage, sous son apparence de fonctionnaire propre sur lui, au sourire naturel, cache en réalité un être complexe et déterminé, prêt à franchir les limites si cela s’avère nécessaire. Ming-Na Wen, qui incarne son bras droit, est parfaite dans le rôle de l’agent May et n’a absolument pas à rougir d’une comparaison avec Scarlett Johansson (la Veuve Noire). L’alchimie du duo Elisabeth Henstridge (Simmons) - Ian de Caestecker (Fitz) fonctionne elle aussi très bien. Pour sa part, Brett Dalton prête ses traits au « ténébreux » agent Ward. Quant à Chloé Bennet, elle fait merveille dans le rôle de Skye – Daisy Johnson dont le personnage ne cesse de s’étoffer au fil des saisons jusqu’à faire jeu égal avec Coulson et May. D’autres personnages viennent renforcer l’équipe, dont la sublime Adrianne Palicki qui personnifie l’agent Barbara Morse (« Mocking Bird ») et Nick Blood dans le rôle de son ex-mari l’agent Lance Hunter. Ce duo apporte une touche d’humour appréciable et on peut regretter leur (émouvant) départ au cours de la saison 3. Mais le tempo soutenu de la série, qui propose une intrigue par saison et pas des histoires différentes à chaque épisode, impose un renouveau permanent. Ce même rythme s’est finalement s’interrompu au terme de la septième saison dont les épisodes devaient être diffusés à partir de la fin du mois de mai 2020.

© Antoine Meunier

1987 - ELMER LE REMUE-MÉNINGES

Brain Damage
de Frank Henenlotter (USA)
avec Gordon Mac Donald, Jennifer Lowry, Rick Hearst, Theo Barnes, Lucille Saint-Peter, Vicki Darnell, Joseph Gonzalez, Bradlee Rhodes

Fort du succès underground de son très étonnant Frère de Sang, Frank Hennelotter en reprend plusieurs éléments scénaristiques pour composer ce non moins surprenant Brain Damage, notamment l’idée d’un jeune protagoniste masculin et de ses rapports amour/haine avec un parasite monstrueux qui lui colle à la peau. Cette fois-ci, le cinéaste peut délaisser le format 16 mm au profit du 35 mmm, ce qui lui permet d’obtenir un rendu visuel moins granuleux que sur Frère de SangElmer est une bestiole échappant à toutes les normes zoologiques établies. Gros comme un chaton, il a vaguement la forme d’un étron pustuleux orné de deux petits yeux malicieux et d’une bouche carnivore capable de s’ouvrir démesurément pour révéler une impressionnante rangée de crocs, de crochets et d’aiguilles. 

Ce charmant animal de compagnie, qui aurait traversé les âges en passant entre les mains de plusieurs personnages historiques, a finalement échu chez un couple de vieux excentriques dans un appartement new-yorkais. Très attachés à lui, ces derniers écument les meilleures boucheries du quartier pour lui fournir sa pitance préférée : des cervelles bien dodues. Un jour, en quête de repas plus frais, Elmer s’échappe et s’installe chez leur voisin, le jeune Brian. Tous deux concluent un pacte tacite : Brian aide Elmer à trouver des victimes dont le cerveau est encore palpitant, et Elmer permet à Brian de vivre des trips bien plus enivrants que ceux que procurent les drogues traditionnelles. Car en plantant l’une de ses aiguilles bucales dans la nuque de Brian, Elmer distille directement dans son cerveau un étrange liquide bleuté et lui permet de vivre des moments hallucinatoires d’une incroyable intensité. Peu à peu, Brian a de sérieux remords et décide de cesser cette étrange association. A partir de là, évidemment, les choses se gâtent… 

Même s’il tente une satire acerbe de la drogue et de la jeunesse new-yorkaise paumée, Henenlotter semble surtout avoir conçu son film comme un défouloir, accumulant les séquences gore excessives. Notamment une fellation d’un genre très spécial où Elmer entre dans la bouche d’une jeune fille pour lui dévorer le cerveau (une séquence qui fut coupée pour l’exploitation du film sur grand écran et sa première sortie en vidéo, puis réintégrée par la suite), ou une scène onirique au cours de laquelle des litres de sang s’écoulent de l’oreille de Brian. Tour à tour marionnette mécanique ou figurine animée image par image, Elmer est la grande réussite du film, les acteurs humains qui lui donnent la réplique s’avérant, eux, plutôt catastrophiques. Elmer le Remue-Méninges est donc un OVNI, une curiosité mixant gore et burlesque, conforme au reste de l’œuvre de son atypique réalisateur. On pourrait presque évoquer un « Hennelotter Cinematic Universe », dans la mesure où Elmer et Frère de Sang semble se dérouler dans la même réalité, comme le confirme ce clin d’œil savoureux le temps d’une séquence où Brian croise dans le métro Duane Bradley (héros du film précédent) transportant son fameux panier d’osier !

© Gilles Penso
Thema: MUTATIONS

samedi 9 mai 2020

2018 - EN EAUX TROUBLES

The Meg
De John Turteltaub (USA)
Avec Jason Statham, Li Bingbing, Rainn Wilson, Ruby Rose, Winston Chao, Shuya Sophia Cai, Cliff Curtis

Jason Statham qui affronte un requin gros comme un building dans un mixage des Dents de la Mer et de Abyss tiré d’un best-seller des années 90. Comment ne pas être séduit par un tel concept ? Tous les clichés d’usage se bousculent joyeusement sans le moindre complexe, autour d’un motif scénaristique usé jusqu’à la corde : le héros dur à cuire qui, après un trauma exposé en début de film, coule des jours paisibles dans un coin exotique, loin de toutes responsabilités, mais accepte de reprendre du service lorsqu’il est le dernier espoir d’une mission quasi-impossible. Il s’agit en l’occurrence d’aller sauver son ex-femme et ses deux co-équipiers, coincés à l’intérieur de leur submersible dans des profondeurs insondables et menacés par une créature inconnue que notre héros, lui, a déjà affronté. À l’époque, personne ne croyait ce qu’il clamait à tue-tête à propos de ce monstre marin titanesque. Mais aujourd’hui, il faut bien se rendre à l’évidence : il avait raison. 

Il y a donc un peu de Moby Dick dans ce blockbuster composite aux allures de direct to vidéo au budget colossal. Par ailleurs, notre héros s’appelle Jonas, une petite allusion biblique pas très subtile mais assez drôle. Le monstre, lui, n’apparaît qu’au bout de 35 minutes, mais l’attente des spectateurs est franchement récompensée. Il s’agit d’un mégalodon (« meg » pour les intimes) de 25 mètres de long, qui traverse l’écran avec autant d’ampleur que le stardestroyer de Dark Vador. On croyait son espèce disparue depuis la préhistoire. Encore une fois, on se trompait. Peu avare en références, The Meg puise donc au passage quelques idées du côté de Jurassic Park. L’esprit de Michael Crichton n’est d’ailleurs pas loin au fil de ce récit mouvementé, la finesse et la rigueur scientifique en moins. Le T-rex était attiré par le bruit ? Qu’à cela ne tienne : le mégalodon l’est par la lumière et les vibrations (une idée pas plus absurde qu’une autre dans le monde du silence). D’où quelques moments de suspense intéressants construits autour de ce postulat bien pratique pour des scénaristes en totale roue libre. 

Dans ces abysses inexplorées, d’autres créatures étranges évoluent sous les yeux ébahis des protagonistes et des spectateurs, comme un calamar géant digne de 20 000 Lieues sous les mers. Désireux de multiplier les images iconiques mémorables – toujours bienvenues pour alimenter efficacement les bandes annonces – le film de John Turteltaub nous offre la vision très impressionnante d’une fillette dans une station océanographique qui, devant une grande baie vitrée, fait face à la gueule démesurée du monstre, ou cette scène d’attaque sur une plage chinoise bondée qui donne au film les allures d’un Dents de la Mer gonflé aux hormones. 

Les séquences d’action survitaminées, la romance improbable, la violence soft, le sens du sacrifice sont au menu de The Meg, qui s’agrémente en outre de dialogues plein de lyrisme. Nos favoris ? « L’homme contre le meg, c’est pas une bataille, c’est un carnage », « il y a un monstre, et il nous regarde », « il n’est pas question que je me fasse bouffer par un poisson préhistorique », « prends ça dans les dents, saloperie de charogne », ou encore le très poétique « t’es peut être un fils de pute mais t’es pas un trouillard. » Nous ne sommes pas loin de la verve des Serpents dans l'avion, ce qui permet de situer assez justement les ambitions du film.

© Gilles Penso

vendredi 8 mai 2020

1942 - LE SPECTRE DE FRANKENSTEIN

The Ghost of Frankenstein
de Erle C. Kenton (USA)
avec Lon Chaney Jr, Bela Lugosi, Lionel Atwill, Sir Cedric Hardwicke, Evelyn Ankers, Dwight Frye, Ralph Bellamy

A la fin du Fils de Frankenstein, le monstre incarné par Boris Karloff était précipité dans un puits de souffre en fusion et le sinistre bossu Ygor (Bela Lugosi) passait de mort à trépas. Comment produire une séquelle dans de telles circonstances ? Pas d’inquiétude : tout ce beau monde se retrouve sain et sauf – au mépris de la logique la plus élémentaire - dans ce Spectre de Frankenstein rocambolesque. Souhaitant en découdre une bonne fois pour toutes avec la malédiction du savant et de son monstre, les habitants du village de Frankenstein dynamitent son château, avec l’aval d’un maire qui ne pense qu’à sa réélection, et malgré les gravats jetés du haut des tours par un Ygor en pleine forme se prenant par Quasimodo. 

Le château (une très belle maquette) explose donc, mais des débris émerge bientôt une main qui projette son ombre gigantesque sur le mur face à Ygor : celle du monstre. Ce qui nous laisse imaginer que ce bon vieux docteur Frankenstein n’a pas seulement trouvé le moyen de ranimer les morts mais a également percé le secret de la vie éternelle. Comment expliquer autrement les résurrections successives d’une créature décidément indestructible ? Préservé par le souffre, le monstre s’échappe avec Ygor avant la destruction totale du château. Dans les bois, il est frappé par la foudre, qui semble soudain raviver ses forces. « Frankenstein était ton père, mais la foudre était ta mère ! » s’exclame alors Ygor. Ce dernier n’a désormais qu’une idée en tête : faire transplanter son cerveau dans le corps du monstre. Dans ce but, il contacte le docteur Theodore Bohmer (Lionel Atwill, qui fut l’inspecteur de police manchot du film précédent), adjoint et rival du fils cadet du célèbre savant, lequel est interprété par Sir Cedric Hardwicke et répond au doux nom de Ludwig Von Frankenstein. 

Au moment de lancer ce quatrième opus de la saga Frankenstein, Universal se heurte à un problème épineux :  Boris Karloff refuse de jouer à nouveau le rôle de la créature dans ce quatrième opus, déçu par la tournure que prend le personnage. Le studio décide alors de le remplacer par Lon Chaney Jr, promu star de l'épouvante depuis ses rôles monstrueux dans Le Loup-Garou et La Tombe de la Momie. Le visage de Chaney, rondouillard et un brin empâté, laisse moins transparaître que Karloff la détresse et la candeur du monstre, même si Jack Pierce lui applique un maquillage identique à celui des trois films précédents. C'est la preuve irréfutable que le succès du design d'une telle créature repose autant sur le talent du maquilleur que sur l'incarnation du comédien. En ce sens, le travail conjoint - et quasiment fusionnel - de Pierce et Karloff reste à ce jour imbattable.

Au détour du casting, on note la présence de Dwight Frye, ex-assistant bossu de Frankenstein dans le tout premier film de la série, devenu ici chef de village. Alors que le second fils de Frankenstein souhaite détruire le monstre en le démembrant, le fantôme de son père lui apparaît dans une scène surprenante (ce qui justifie le titre du film) et lui demande de poursuivre ses travaux. Ludwig envisage alors de doter la créature du cerveau du docteur Kellerman, l’une des victimes du monstre, mais c'est finalement la cervelle d’Ygor qui atterrira dans le crâne de la créature. La transplantation est une réussite exemplaire, mais les effets secondaires ne tardent pas à se manifester et à précipiter la chute du monstre et l'incontournable brasier purificateur… Jusqu'au prochain épisode, bien sûr.

© Gilles Penso
Thema: FRANKENSTEIN

jeudi 7 mai 2020

1999 - SLEEPY HOLLOW, LA LÉGENDE DU CAVALIER SANS TÊTE

Sleepy Hollow
de Tim Burton (USA)
avec Johnny Depp, Christina Ricci, Miranda Richardson, Michael Gambon, Casper Van Dien, Lisa Marie, Christopher Lee

Créateur des effets spéciaux de maquillage de La Revanche de FreddyJeu d'Enfant et Les Contes de la Crypte, Kevin Yagher développe à la fin des années 90 le projet d’un film qui s’inspirerait de la nouvelle « La Légende du Val Dormant » écrite en 1820 par Washington Irving. Il co-écrit donc un scénario avec l’aide du futur auteur de Seven Andrew Kevin Walker et fait le tour des studios hollywoodiens, en vain. Personne ne semble s’intéresser à ce cavalier fantôme sans tête jusqu’à ce que Tim Burton ait vent du projet. Après avoir assisté impuissant au massacre de la franchise Batman par Joel Schumacher et avoir tenté en vain de porter à l’écran une aventure inédite de Superman avec Nicolas Cage, Burton cherche à retrouver ses amours premières. Il voit dans Sleepy Hollow la possibilité de réaliser son premier vrai film d’horreur tout en rendant hommage aux classiques de l’épouvante produits par la compagnie britannique Hammer dans les années 60, ainsi qu’à d’autres œuvres phares de la même époque comme Le Masque du Démon de Mario Bava. Kevin Yagher reste rattaché au projet en tant que créateur des maquillages spéciaux et co-producteur. Un autre nom prestigieux vient compléter l’équipe de production : Francis Ford Coppola. 

Le récit démarre dans le New York de 1799. Johnny Depp incarne Ichabod Crane, un inspecteur de police en bute à l’autorité car les méthodes d’enquête utilisées par ses pairs lui semblent archaïques et dépassées. Gêné par cet individu embarrassant, un juge austère  (Christopher Lee) décide d’envoyer Crane enquêter dans le petit village de Sleepy Hollow, frappé par trois meurtres successifs. Toutes les victimes ont été décapitées et leurs têtes ayant disparu. La légende locale affirme que le coupable est le « Cavalier sans tête ». Missionné pour maintenir le peuple américain sous le joug de l’empire britannique, ce mercenaire sanguinaire aux dents taillées en pointe fut décapité et enterré par des soldats au cours de l’hiver 1779. Mais désormais, on murmure que son fantôme erre dans les bois. Bien sûr, notre policier n’apporte aucune foi à ces racontars. Mais la suite des événements va mettre à mal son cartésianisme et son approche scientifique. A travers son antagoniste spectral incarné par Christopher Walken, Tim Burton construit des séquences parfois assez éprouvantes, comme lorsque le monstre vient décapiter un couple et leur jeune enfant à coup de hache ! Le film s’avère d’ailleurs particulièrement sanglant, multipliant les gros plans de têtes coupées, les bras tranchés, les corps empalés et les morts violentes. En d’autres moments, les visions d’horreur sont burlesques, comme cette sorcière qui hurle et dont les yeux sortent des orbites (équivalent numérique des trucages en stop-motion de Pee-Wee et Beetlejuice). Même s’il n’est pas spécialement à l’aise avec les séquences d’action, Burton parvient à concocter quelques poursuites très mouvementées au cours desquelles chevaux et carrioles filent à vive allure dans les bois nocturnes et embrumés. 

Du côté du casting, quelques nouveaux visages viennent intégrer l’univers du cinéaste, notamment Christina Ricci (que Burton décrit comme un croisement entre Peter Lorre et Bette Davis !) et Casper Van Dien (tout juste échappé de Starship Troopers et de Tarzan et la Cité Perdue). Mais le cinéaste aime aussi retrouver ses fidèles comédiens, offrant une apparition en forme de clin d’œil à Martin Landau et à Lisa Marie et proposant une fois de plus le rôle principal à Johnny Depp. « Pour moi, le seul vrai ingrédient indispensable aux films de Tim Burton est Tim Burton lui-même », avoue le comédien. « Peu importent le casting ou l’équipe. La signature de Tim est toujours là. » (1) Loin de la naïveté et de la candeur des personnages qu’il incarnait dans Edward aux Mains d'Argent et Ed Wood, Depp se prête ici aux facéties d’un personnage dont le fort potentiel comique ne semble pas totalement assumé. Pas assez drôle pour susciter le rire, trop exubérant pour être pris au sérieux, son Ichabod Crane devient agaçant sans vraiment susciter l’identification des spectateurs. Le scénario s’encombre en outre d’une quantité astronomique de dialogues explicatifs qui n’en finissent plus de justifier les faits et gestes des personnages et de commenter tous les rebondissements de l’intrigue. 

C’est donc sur l’aspect purement visuel que le film se rattrape, Sleepy Hollow se distinguant par la qualité de sa mise en forme, sa somptueuse atmosphère gothique, sa très belle photographie aux tons désaturés et ses décors tourmentés. « Construire un décor de cinéma a quelque chose de magique, notamment lorsqu’on joue avec de fausses perspectives, comme dans Sleepy Hollow », témoigne Tim Burton. « Certains arbres d’arrière-plans étaient conçus à des échelles de plus en plus réduites, pour accentuer l’effet de profondeur. D’autres avaient des formes de personnages effrayants. » (2) Une grande partie de ce rendu visuel est à mettre au crédit du directeur artistique Rick Heinrichs, dont le défi consiste ici à détourner les codes du style expressionniste pour les adapter à un environnement colonial. On se souviendra notamment de ce superbe arbre des morts qui saigne quand on l’entaille et sous l’écorce duquel sont cachées toutes les têtes coupées ou de ce grand moulin décrépit qui se réfère au Frankenstein de James Whale. 

(1) Propos recueillis par votre serviteur en janvier 2008
(2) Propos recueillis par votre serviteur en mars 2012

© Gilles Penso
Thema: FANTÔMES

1956 - L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES

Invasion of the Body Snatchers

de Don Siegel (USA)
avec Kevin McCarthy, King Donovan, Dana Wynter, Larry Gates, Carolyn Jones, Ralph Dumke, Jean Willes, Virginia Christie

Deux médecins sont déconcertés par d'étranges évènements se produisant dans leur ville de Santa Mira, en Californie. Certains de leurs patients ne reconnaissent plus leurs proches parents. Après la découverte du corps de leur ami Jack dont le visage est inachevé, les deux médecins doivent se rendre à l’évidence : la ville est envahie par des extra-terrestres qui imitent l’apparence humaine. Il est difficile de ne pas lire en filigrane de ce récit – et du roman de Jack Finney dont il s’inspire – une parabole de l’invasion communiste telle que la craignait l’Amérique des années 50. 

Cette paranoïa très populaire à l’époque, selon laquelle les « rouges » tenteraient de polluer insidieusement les esprits jusqu’à modifier le comportement des gens, pouvait-elle trouver meilleure métaphore que ces aliens végétaux se déguisant sous les traits de nos semblables pour mieux nous envahir de l’intérieur ? Finney a toujours rejeté les accusations d’anticommunisme dont son livre fut l’objet. Lucide, le réalisateur Don Siegel s’attendait lui aussi à une lecture de son film sous un prisme politique. Il s’efforça donc autant que possible d’évacuer tout caractère idéologique pour se concentrer sur l’argument de science-fiction lui-même et sur la tension extrême qu’il génère. De ce point de vue, L’Invasion des Profanateurs de Sépultures est une réussite exemplaire. 

Tourné en moins de vingt jours, selon un planning serré et avec un rythme soutenu, le film communique au public ce sentiment d’urgence permanent et suscite une empathie désespérée avec Miles Bennell, campé par un Kevin McCarthy habité par son rôle. Les traits de plus en plus défaits, le regard fou, le visage déformé par des gros plans fortement contrastés, il lutte contre le sommeil qui le transformerait lui aussi en créature sans âme, en coquille vidé errant sans but sur une planète devenue terre d’asile de zombies n’ayant plus d’humains que l’apparence. « Sleep no more ! » (« Ne dormez plus ! ») : cette phrase en forme d’avertissement qui faillit être le titre du film, peut se lire au second degré comme une invitation à rester en éveil pour ne pas se plier à un conformisme privant l’individu de son libre-arbitre et se marginalité. La phrase sera reprise telle quelle dans Les Griffes de la Nuit par un Wes Craven tout à fait conscient de son double sens. 

L’une des scènes les plus mémorables de L’Invasion des Profanateurs de Sépultures est justement celle où Miles s’apprête à embrasser sa bien-aimée pour réaliser avec horreur que sa réaction est dénuée de la moindre émotion. Plus de passion, plus de colère, plus d’étincelle… Le film aurait dû s’achever sur un ultime sursaut pessimiste, McCarthy, hagard sur l’autoroute, se tournant vers la caméra en hurlant : « vous êtes le prochain ! ». Mais les producteurs, rétifs à cette noirceur sans appel, imposèrent à Don Siegel un flash-back apaisant très discutable – et très peu cohérent. Philosophe, Siegel en fera une boutade, affirmant que les cosses extraterrestres ne symbolisent définitivement pas la menace communiste mais l’uniformisation imposée par les cadres des studios hollywoodiens.

© Gilles Penso

1984 - GREYSTOKE, LA LÉGENDE DE TARZAN

Greystoke, the Legend of Tarzan Lord of the Apes
de Hugh Hudson (GB)
avec Christophe Lambert, Andie MacDowell, Ian Holm, Ralph Richardson, James Fox, Cheryl Campbell, Ian Charleson

Jusqu’au début des années 80, le personnage de Tarzan était indissociable de Johnny Weissmüller, poussant son inimitable cri en se balançant de liane en liane, affrontant des crocodiles en caoutchouc à coup de couteau, séduisant la belle Jane en peaux de bêtes affriolantes et jouant avec son inséparable chimpanzé Cheetah. Lorsque les mentalités se modifièrent et que l’Afrique échappa à l’imagerie d’Epinal véhiculée par les colons britanniques, le mythe de Tarzan perdit de sa saveur… Jusqu’à sa résurrection flamboyante dans Greystoke, un magnifique plaidoyer opposant une nature sensible à une civilisation hypocrite. 

Artisans de cette renaissance, le scénariste Robert Towne (Chinatown) et le réalisateur Hugh Hudson (Les Chariots de Feu) prirent le parti d’un réalisme absolu, en opposition aux aventures fantastico-épiques des films précédents. L’intrigue prend place en 1886. Suite à un naufrage, Lord John Clayton et son épouse Alice trouvent refuge au beau milieu de la jungle africaine, où ils se bâtissent une cabane précaire. En donnant naissance à son fils, Alice succombe, et John est tué peu après en affrontant un singe agressif. Le bébé est dès lors recueilli par une peuplade de chimpanzés qui l’élève comme l’un des leurs. Vingt ans plus tard, le capitaine Philippe d’Arnot, membre d’une expédition zoologique en grande partie décimée par une attaque de pygmées, découvre cet homme élevé parmi les singes. Reconnaissant en lui le fils de feu John Clayton, il le convainc de le suivre jusqu’en Angleterre. Là, l’homme-singe fait la connaissance de son grand père excentrique, Lord Greystoke, et de sa délicieuse cousine Jane… 

Le film aborde ainsi le célèbre mythe sous l’angle de la satire sociale, peignant un portrait vitriolé de l’aristocratie britannique colonialiste du 19ème siècle. Le plus savoureux, en la matière, est la capacité d’adaptation de l’homme sauvage à cette société précieuse et ampoulée. Il lui suffit pour cela d’utiliser les dons de mimétisme qu’il a appris parmi les singes, preuve que le nouveau monde qu’il découvre n’est fait que d’apparats et de simulacres. Une grande partie de la réussite de Greystoke repose sur son casting éblouissant. Aux côtés des interprétations délectables de Sir Ralph Richardson (vénérable sorcier dans Le Dragon du Lac de Feu) et Ian Holm (futur Bilbo du Seigneur des Anneaux), on découvre deux visages alors inconnus : Christophe Lambert, époustouflant en homme-animal pris entre deux mondes antithétiques, et Andie MacDowell, dont les sourires radieux exhalent une sensualité indicible. Le pied à l’étrier, tous deux poursuivront d’importantes carrières internationales, mais ils ne retrouveront que rarement l’intensité des rôles qu’ils jouèrent dans cette œuvre-phare. 

Le film bénéficie aussi des créations incroyables du maquilleur Rick Baker, concevant les faux singes les plus réalistes de l’histoire du cinéma (il se surpassera lui-même à l’occasion de Gorilles dans la brume). La partition pleine d’emphase de John Scott, les magnifiques extérieurs africains mis en lumière par John Alcott et le déchirant dénouement achèvent de porter aux nues ce Greystoke, qui bouleversa à tout jamais la légende imaginée par Edgar Rice Burroughs.

© Gilles Penso