2016 - DON'T BREATHE

de Fede Alvarez (Etats-Unis)
Avec Stephen Lang, Jane Levy, Dylan Minnette, Daniel Zovatto, Franciska Torocsik

L'histoire de Fede Alvarez a tout du rêve américain : en 2009, ce jeune uruguayen explose le compteur Youtube avec son court-métrage Ataque de panico, ce qui attire l'attention d'un certain Sam Raimi. La suite est connue : Alvarez se retrouve propulsé réalisateur du remake d'Evil Dead en 2013, sous le regard bienveillant du papa d'Ash, ici producteur avec Ghost House Pictures. La copie est soignée et la critique positive, même si certains fans n'adhèrent pas à la direction torture-porn choisie, loin du slapstick original. Le nouvel effort de cet élève doué, Don't breathe, débarque dans nos contrées tout auréolé d'un formidable réputation de « high concept thriller » implacable. Méritée ? Rocky, jolie fonceuse au grand cœur, est partagée entre son copain bad boy, Money (les muscles) et un jeunot transi d'amour pour elle, Alex (le cerveau). Ce trio cambriole de riches maisons, animé par une simple et seule motivation : l'argent. L'ultime chance de fuir loin de leur quotidien morose et désargenté est un coup fumant, qui ressemble à une promenade de santé : le braquage de la maison d'un vieil aveugle qui dort sur un véritable pactole suite à un remboursement d'assurance fructueux. Malheureusement, la proie facile va s'avérer être un loup dangereux, prêt à tout pour protéger son magot...

L'exposition est concise et nos malfaiteurs, on l'aura compris, stéréotypés. Alvarez fonce droit au but, investissant rapidement l'imposante demeure où se dérouleront les faits. Et il faut reconnaître que les qualités techniques du réalisateur fonctionnent d'emblée, car complètement au service de l'histoire : les plans-séquences fluides présentant dans le même temps la topographie des lieux et les enjeux à venir sont de toute beauté. La première heure fait preuve d'une réelle efficacité dans son jeu du chat et de la souris, éprouvant le spectateur sans user des sempiternels jump scares, exploitant le moindre recoin de la bâtisse et profitant à plein régime du charisme de Stephen Lang, terrifiant en Zatoichi félin, athlétique et impitoyable (on repense parfois, dans ses pertes de sang-froid, à son personnage de « Party Crasher » dans La Manière Forte de John Badham). Seulement voilà : le film se retrouve rapidement rattrapé par son argument de court-métrage.

Car tenir jusqu'au bout un concept primaire en huis-clos n'est pas chose facile, et Alvarez ne se prononce pas encore Carpenter. Le soufflé retombe avec fracas dans sa dernière partie, la machine commençant à tourner à vide et les incohérences à s'accumuler dangereusement (l'aveugle, selon l'humeur, est doté d'un odorat surdéveloppé ou bien frôle les intrus sans s'en apercevoir, et semble détenir un très commode don d'ubiquité). Le souci de réalisme et de simplicité qui semblait prévaloir s'efface au détriment d'une sous-intrigue peu crédible et carrément sordide, quelque part entre Millenium, Saw et Crossing Guard, sensée à la fois humaniser le méchant et le diaboliser un peu plus. Inutile et maladroit, ce segment par trop explicatif amorce la chute de l'intrigue (et de l'intérêt général), avant de bifurquer vers une redite de Cujo au suspense caduc dès le départ, puisque que, très curieusement, le metteur en scène avait choisi de dévoiler l'issue de la scène dès l'ouverture du film.

Le final téléphoné ne remontera pas le niveau, et l'on se prend soudain à réévaluer négativement cette première heure réussie en comptabilisant le pillage référentiel : une poursuite dans le noir complet (Le Silence des Agneaux), des va-et-vient dans les cloisons (Le Sous-Sol de la Peur), une baie vitrée prête à éclater au moindre mouvement (Le Monde Perdu), une gestion nerveuse et silencieuse des déplacements dans un espace clos (Panic Room)... Trop c'est trop. Don't breathe souffre tristement des mêmes travers que la plupart des films de genre actuels qu'il prétend surpasser : une fausse bonne idée de départ rapidement épuisée, perdue dans les clichés et la flatterie des instincts cinéphiles. Cependant, surnageant de la nuée de navets horrifiques contemporains, son succès public et son buzz flatteur démontrent qu'au royaume des aveugles, les borgnes sont rois.


Julien Cassarino