2015 - VICE-VERSA

(Inside Out)
de Pete Docter (USA)
avec les voix de Amy Poehler, Lewis Black, Mindy Kailing, Bill Hader, Phyllis Smith, Kaitlyn Dias, Diane Lane, Kyle MacLachlan 

Riley Anderson, dix ans, quitte sa ville natale du Minessota pour s’installer à San Francisco. Ce déménagement, provoqué par le nouveau travail de son père, est un réel bouleversement. Sa belle maison banlieusarde a cédé la place à une bicoque quelque peu délabrée, ses nouveaux camarades d’école ont bien du mal à remplacer ses anciens amis et ses relations avec ses parents commencent à se distendre. Partagée entre la tristesse et la joie, Riley a de plus en plus de mal à gérer ses émotions… 

A priori, voilà un récit très naturaliste et dénué de tout élément fantastique. A priori seulement. Car les petits génies de Pixar, chapeautés par un John Lasseter au sommet de sa créativité, ont choisi de nous raconter les tourments de la collégienne depuis l’intérieur de sa tête. Or dans le scénario co-écrit par Pete Docter et Michael Arndt, le cerveau humain ressemble à une tour de contrôle où s’efforcent de cohabiter cinq personnages hauts en couleur représentant les cinq émotions « de base » telles que les ont définies les psychologues : la joie, la tristesse, la peur, la colère et le dégoût. Vice-Versa est donc un des ces « films concepts » dont les créateurs de Toy Story se sont fait une spécialité mais qui, généralement, sont déclinés sous forme de courts-métrages. Le principe narratif incroyablement audacieux du film allait-il parvenir à nous captiver pendant une heure et demie ? 

Au début, le doute est permis. Les bons sentiments règnent en effet dans la vie et l’esprit de Riley, sous la supervision de son émotion principale, c’est-à-dire la joie. La famille, l’amitié, le sport, l’honnêteté sont donc les valeurs positives que semble glorifier le film avec une béatitude presque suspecte. Mais ce n’est qu’un leurre. Car dans la tête de la préadolescente, le chaos commence à s’immiscer. Dès lors l’équilibre de Riley – et du film tout entier – se met à vaciller. La fausse naïveté cède ainsi le pas à un constat d’une grande lucidité : lorsque l’individu quitte la petite enfance pour tendre vers l’adolescence, toutes les vérités qui semblaient absolues se disloquent, et la dépression guette ceux qui ne sauraient gérer les vents contraires de leurs émotions. Il fallait être sacrément culoté pour oser traiter un sujet aussi adulte, sérieux et intime sous l’angle d’une aventure fantastique déjantée à grand spectacle. 

Mais n’oublions Pete Docter, déjà à la tête du fabuleux Monstre et Compagnie, n’est pas à un défi près. Dans l’esprit de Riley, le parcours du combattant de la joie et de la tristesse, perdues toutes deux dans les méandres de son subconscient, de ses sentiments refoulés, de ses phobies et de ses cauchemars, se transforme en odyssée mouvementée à mi-chemin entre « Alice au Pays des Merveilles » et « Voyage au Centre de la Terre ». Véritable traité psychanalytique doublé d’un conte tout public regorgeant d’humour, d’émotion et de suspense, Vice-Versa porte la marque des plus grandes réussites de Pixar, l’un des seuls studios capables d’offrir à ses spectateurs des films offrant autant d’innovations et de niveaux de lectures. Et alors que nous nous surprenons, pendant l'épilogue, à sécher des larmes de joie et de tristesse… nous constatons avec stupeur que les deux personnages principaux du film se sont invités dans notre propre esprit !

© Gilles Penso