2014 - TUSK

de Kevin Smith (Etats-Unis)
avec Michael Parks, Justin Long, Genesis Rodriguez, Haley Joel Osment, Johnny Depp, Harley Morenstein, Ralph Garman

L’air de rien, Kevin Smith se constitue une carrière passionnante. On l'a longtemps cru condamné à broder éternellement autour des concepts autobiographiques de son hit Clerks (les déboires sentimentaux et amicaux de geeks passant difficilement à l'âge adulte). Impression rapidement démentie par la profondeur et la sensibilité de Méprise multiple (son chef-d’œuvre), le sérieux du mystico-politique Red State, ou le bien étrange film qui nous occupe ici.  A l'origine de Tusk, une petite annonce complètement « autre » : le rescapé d'un naufrage ayant survécu auprès d'un morse cherchait un colocataire, à la condition qu'il soit prêt à revêtir un costume de morse pendant deux heures par jour, et qu'il se comporte comme tel. Smith, forcément fasciné par la folie de la chose, en avait d'abord fait le sujet d'une émission de son podcast Smodcast (crée avec son complice Scott Mosier), débattant avec son espièglerie légendaire. Le scénario ne reprend que le point de départ de l'anecdote, le réalisateur faisant le choix de la comédie horrifique : Wallace Bryton (Justin Long, qui se sort plutôt bien d’un rôle ingrat refusé par Tarantino) est un podcasteur star dont le fonds de commerce est un cynisme sans limites, brocardant impitoyablement les travers les plus ridicules de ses semblables. Au cours d'un voyage au Canada, appâté par une annonce étrange, il se rend dans la demeure de Howard Howe (Michael Parks, effrayant) qui va lui conter sa folle aventure avec un morse... Et tenter de le transformer littéralement en mammifère.

Soyons directs, Tusk est une semi-réussite, voire un semi-échec. La faute à une oscillation de ton permanente entre la farce grotesque (Smith n’oublie jamais l’absurdité de son sujet, à tort ou à raison), le torture porn, et la tragédie à résonance philosophique, ce qui apparente le résultat à un mix improbable entre Boxing Helena, The human centipede, et une comédie estampillée Kevin Smith. Ce dernier point est sûrement le plus problématique, l’humour potache et référencé du bonhomme faisant souvent irruption de façon artificielle dans le récit, à l’image de ce personnage ridicule de détective français incarné par Johnny Depp (grimé et non crédité), caricatural ad nauseam (béret et accordéon inclus). Les moments plus tendus, dérangeants ou carrément surréalistes sont bien plus réussis, notamment les séquences dans l’antre ou Howe enferme son compagnon d’infortune, dont un combat de morses rythmé par le mythique « Tusk » de Fleetwood Mac. Autre réussite, l’inversement des figures attendues : le calvaire de Bryton s’avérant très rapidement inéluctable, l’enjeu du métrage n’est plus de le sauver des griffes de son bourreau mais au contraire l’enseignement profond qu’il tirera de sa métamorphose. Tusk prend ainsi des chemins Kafkaïens ou aborde des thématiques que n’aurait pas reniées le Cronenberg de la grande époque, comme la mutation des chairs ou les amours déviantes (le regard déchirant du personnage féminin sur son amour devenu monstre rappelle beaucoup La mouche).

Derrière tout ceci se dessine en filigrane un aspect encore plus intéressant : l’identification à ce Wallace/walrus (morse en anglais), non du spectateur puisque le personnage est imbuvable, mais de Kevin Smith lui-même. Le metteur en scène est en effet connu pour son cynisme et son humour méchant vis-à-vis des membres de son métier, est podcasteur lui-même et a ri de la petite annonce originelle dans son émission. L’arrogant et condescendant héros (il faut voir son mépris très « South Park » pour les canadiens) a oublié toute empathie ou humilité pour survivre et devenir célèbre dans une société carnassière. Smith se livre-t-il à une autocritique, condamne-t-il les « haters » d’Internet ou manifeste-t-il son angoisse de devenir à son tour un blasé suffisant tel que les frères Weinstein qui lui ont causé tant de torts ? Un peu tout cela, sûrement. La philosophie qui se dégage de ce conte macabre est à la fois désespérée et porteuse d’un positivisme tordu : Howe, qui considère l’Homme comme une bête sans foi ni loi (il avait lui-même fini par manger le morse qui l’avait sauvé), arrive in fine dans sa folie à révéler Bryton à lui-même. L’animateur déshumanisé retrouve une sensibilité inespérée en devenant un animal, comprenant tardivement qu’il est passé à côté de l’essentiel. 

Toute la dualité de Kevin Smith dans le traitement de son sujet s’exprime dans l’enchaînement d’un ultime plan crépusculaire et émouvant et d’un générique de fin où résonnent sa propre voix off et celle de Mosier, commentant ce qu’ils viennent de voir avec détachement et méchanceté. En cela et pour quelques fulgurances, même si auparavant on s’était pris à rêver de ce que Cronenberg aurait tiré d’un tel matériau de départ, le regard décalé de Smith rend cette curiosité tout à fait recommandable. 

© Julien Cassarino