2014 - INTERSTELLAR

 

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de Christopher Nolan (USA/GB)
Avec Matthew McConaughey, Anne Hataway, Jessica Chastain, Mackenzie Foy, Topher Grace, Michael Caine, Matt Damon 

Interstellar est un film miraculé, qui aurait pu s’engloutir dans les méandres du « development hell », maladie bien connue d’Hollywood, pour disparaître à tout jamais. Ecrit au printemps 2006 par Jonathan Nolan d’après un récit de Kip Thorne, Interstellar est taillé sur mesure pour Steven Spielberg. C’est en effet le vecteur idéal de ses thèmes les plus chers : la fascination pour les étoiles, la perte du lien entre le père et l’enfant, l’entrée en collision de l’ordinaire et de l’extraordinaire… Mais Interstellar piétine, et six ans plus tard Spielberg jette l’éponge. Tout juste échappé du Gotham City de The Dark Knight Rises, Christopher Nolan s’empare alors du projet et s’associe à son frère Jonathan pour entièrement revoir le scénario et l’adapter à son propre univers. 

Le résultat est la concrétisation d’un fantasme inespéré pour tout amoureux de science-fiction et de hard-science. Car Interstellar fusionne les sensibilités à priori antithétiques de Spielberg et Nolan, transportant ses spectateurs ébahis « là où personne n’est encore jamais allé », pour reprendre l’expression favorite du capitaine Kirk. L’homme-enfant qu’interprète magnifiquement Matthew MacConaughey, les yeux tournés vers les étoiles malgré un revers de destin qui l’enchaîne à une terre de moins en moins nourricière, est définitivement spielbergien. Le voir perdre tout sens commun pour emmener ses enfants contempler le vol plané d’un drone nous ramène à la folie douce de Richard Dreyfuss dans Rencontres du Troisième Type.

Mais lorsque le récit décolle – dans tous les sens du terme – l’une des obsessions majeures de Christopher Nolan irradie tout l’écran : la tentative désespérée de capturer cette notion terriblement abstraite qu’est le temps. Dans Memento, le temps se déployait à rebours. Dans Inception, il défilait à des vitesses parallèles et contradictoires. Ici, il échappe à tout contrôle, une minute dans l’espace se traduisant en longues années sur la terre ferme. Chaque décision, chaque acte est dès lors lourd de conséquences. Voir un film de Steven Spielberg muter progressivement en film de Christopher Nolan est un phénomène étrange. C’est un peu comme si l'on observait le jeune Christian Bale d’Empire du Soleil devenir le Bruce Wayne de The Dark Knight, un enfant qui grandirait trop vite pour endosser des responsabilités soudain colossales.

La dimension métaphysique qu’atteint bien vite Interstellar réconcilie d’ailleurs les univers des deux réalisateurs, le cinéma de Stanley Kubrick étant de toute évidence une de leur source d’inspiration commune. Car l’influence de 2001 l'Odysée de l'Espace irradie une grande partie du métrage. Mais loin de la froideur et de l’hermétisme assumés du space opera kubrickien, Interstellar est un toboggan émotionnel qui ménage une place de choix à des scènes d’autant plus touchantes qu’elles abandonnent toute emphase au profit d’une épure à fleur de peau. Dans Interstellar, l’intime côtoie l’éternité, à l’image de la partition déconcertante d’Hans Zimmer alternant sobriété et grandiloquence. La perfection n’étant pas de ce monde, Interstellar n’est pas exempt de scories, d’incohérences et de raccourcis un peu étranges. Mais c’est surtout une expérience fascinante dont on ne ressort pas indemne.
© Gilles Penso