1997 - L'ÎLE DU DOCTEUR MOREAU

(The Island of Dr Moreau)
De John Frankenheimer (Etats-Unis)
Avec Marlon Brando, David Thewlis, Val Kilmer, Fairuza Balk, Ron Perlman, Mark Dacascos, Temuera Morrison, Peter Elliott

L’initiative de cette troisième version du roman de Wells vint de Richard Stanley, réalisateur d’Hadware et du Souffle du Démon. Mais suite à des violents différends avec Val Kilmer, Stanley fut débarqué du film après seulement quatre jours de tournage, et c’est John Frankenheimer. « Ce fut une expérience extrêmement difficile, probablement la pire de toute ma carrière », nous avouait Frankenheimer peu de temps avant sa disparition. « Il n’y avait que deux choses qui me motivaient dans ce film : gagner de l’argent et diriger Marlon Brando. C’étaient de mauvaises raisons. Ceci dit, je ne le raye pas complètement de ma filmographie, parce qu’il contient des éléments intéressants, notamment la présence de Brando et une atmosphère assez oppressante. » (1) 

Celle-ci s’affirme dès le somptueux générique d’ouverture, héritier des trouvailles visuelles de Saul Bass et Maurice Binder, scandé par une partition tribale de Gary Chang. Le film est dès lors marqué par une photographie monochrome, aux couleurs chaudes, presque étouffantes, et par une bande-son surchargée en cris d’animaux. Le malaise s’installe définitivement après la visite du héros dans un bidonville sordide hanté par une cour des miracles aux anatomies grotesques mêlant avec anarchie traits humains et bestiaux. Mais les effets de style frôlent parfois le maniérisme artificiel, lorsque paraissent pour la première fois le docteur Moreau, ridiculement fardé de blanc et voilé, et la belle Aïssa, se déhanchant sur une musique pseudo-orientale dans une séquence clipée quelque peu déplacée. 

Le casting, pour le moins surprenant, s’avère inégal, mais il faut s’incliner devant la performance de Brando, qui compose le plus ambigu des Moreau interprétés jusqu’alors. La scène où il tente de raisonner en douceur quelques-unes de ses créatures, furieuses et insoumises, venues jusque dans ses appartements pour assouvir leur vengeance, est un morceau de choix. Fairuza Balk, en femme-panthère qui retrouve peu à peu ses attributs félins, est l’autre bonne surprise de la distribution. En revanche, Val Kilmer cabotine sans trop justifier l’existence du Montgomery qu’il interprète, et David Thewlis se révèle extrêmement insipide dans le rôle du héros Douglas. Du côté des « humanimaux », on note quelques guest-stars savamment grimées par Stan Winston, l’image de synthèse prenant le relais pour les actions lointaines et rapides. 

Le mixage des deux techniques est intéressant, même si la rapidité extrême des créatures numériques s’accorde mal avec les mouvements plus lents des comédiens maquillés. Ainsi, dans cette scène où Douglas fait face à plusieurs petits êtres hybrides sautillants, on repense aux démons de The Gate, simples figurants costumés alignés en perspective forcée qui créaient une illusion autrement plus frappante à l’écran. La dernière réserve qu’on peut émettre à l’encontre de cette Ile du Docteur Moreau concerne l’inégalité de son rythme et de sa tension dramatique durant son ultime quart d’heure. En réalité, le dernier acte du film pèche par sa tentative maladroite de fidélité au roman, la littérature et le cinéma, on le sait, n’étant guère soumis aux mêmes contraintes rythmiques.

(1) Propos recueillis par votre serviteur en novembre 1998

© Gilles Penso
Thema: Médecine en folie