2011 - INSENSIBLES

de Juan Carlos Medina (France, Espagne, Portugal)
avec Alex Brendemühl, Tomas Lemarquis, Irene Montalà, Silvia Bel, Derek de Lint…



Si Insensibles est une production majoritairement française, il n’en demeure pas moins, et avant tout, un film authentiquement espagnol, une oeuvre si imprégnée de l’histoire contemporaine de son pays qu’aucune autre nationalité ne pourrait lui être attribuée.  Un film qui mêle aussi faits avérés et fantastiques,  comme, d’ailleurs,  L’Echine du Diable et Le Labyrinthe de Pan , dans un registre à la fois différent et proche. Entre deux époques, les années 2010 et les années 30/40, il constitue à la fois une leçon d’histoire, une métaphore, une fable cruelle, un exercice de mémoire. Démarche certes ambitieuse pour un premier long-métrage, mais son réalisateur scénariste, Juan Carlos Medina, possède les aptitudes nécessaires à relever le défi qu’il s’était fixé.

 

Insensibles débute en même temps que les années 30. Quand, dans un bourg modeste, la Garde Civile et les institutions locales arrachent une douzaine de jeunes enfants à leur famille. Leur seul tort : ces gamins-là ne réagissent pas à la douleur, y compris à la combustion de leur propre corps ! Sous prétexte qu’ils seraient donc un danger pour eux-mêmes et les autres, ils sont enfermés dans une clinique qui tient plutôt du pénitencier, un lugubre nid d’aigle. Ils y dépérissent dans des cellules capitonnées jusqu’au jour où arrive un scientifique allemand, un Juif que le Troisième Reich pousse à l’exil en Espagne et auquel le directeur des lieux autorise des expériences auprès des enfants. Des dizaines d’années plus tard, c’est vers l’un d’eux – le seul survivant -  que remonte David Martel, un médecin gravement malade, à la recherche de ses vrais parents, les seuls aptes à le sauver en se pliant à un prélèvement de moelle épinière…

 

Touffu, dense le scénario que Juan Carlos Medina écrit à quatre mains avec Luiso Berdejo. Le réalisateur  y évoque ses propres origines, les affaires de bébés volés puis adoptés qui défraient toujours la chronique en Espagne, la Guerre Civile, le Franquiste, son héritage actuel, une mauvaise conscience palpable… Cette réalité historique, il la mêle habilement  au surnaturel, quoi que, dans Insensibles, le moindre incartade vers le fantastique se justifie par du concret, s’appuie sur événements connus, tangibles, jamais fantaisistes. Dans ses allers retours entre présent et passé, Juan Carlos Medina ne laisse  effectivement rien au hasard. Malgré sa jeunesse, il fait preuve d’autant de maturité que de maîtrise de l’instrument cinéma. La concession, les compromis pour ratisser plus large, ce n’est pas dans son tempérament. Un peu d’humour, peut-être ? Non, car, dans tout ce que raconte Insensibles, dans tout ce qu’il remue, rien ne prête à rire, ni même à sourire. Un propos grave et une esthétique qui le porte, sombre, faite de couleurs saturées, d’éclairages diffus, de décors  soit blêmes soit souillés par le temps.

 

Atmosphère anxiogène immédiate donc, pesante, prégnante, morbide même. Presque nihiliste tant l’auteur malmène, sacrifie des protagonistes sur les épaules desquels pèsent soixante-dix ans d’histoire. Sans doute aurait-il s’affranchir d’une scène de suicide (peu crédible telle qu’elle est exposée), mais le propos justifie les partis pris, la noirceur, les ambiances crépusculaires. Délicat dans sa manière de glisser vers un fantastique réel tout en étant moins explicite que  celui du  Labyrinthe de Pan, radical à relayer par des images les secrets toujours enfouis de toute une nation, Insensibles contourne de surcroît l’écueil du sentimentalisme, des trémolos, des émotions faciles, du happy end perclus de rédemption. Ce qui le rend d’autant plus poignant dans son exemplaire manière de broyer du noir, d’exprimer sa sensibilité.

 

© Marc Toullec