1959 - LES YEUX SANS VISAGE

de Georges Franju (France)
Avec Pierre Brasseur, Alida Valli, Juliette Mayniel, Edith Scob, François Guérin, Béatrice Altariba, Alexandre Rignault

 
Les œuvres marquantes du cinéma fantastique français sont suffisamment rares pour qu’on puisse les saluer avec l’enthousiasme qu’elles méritent. Surtout lorsque nous avons affaire à un chef d’œuvre absolu, comme ces Yeux Sans Visage adaptés du roman de Jean Redon. Le film de Georges Franju, auteur jusqu’alors de mémorables documentaires comme Le Sang des Bêtes ou Hôtel des Invalides et du long-métrage La Tête contre les Murs, s’est aussitôt érigé en classique digne de ce statut. Le thème abordé dans Les Yeux Sans Visage, ingénieux, riche, complexe et troublant, a dès lors très abondamment été imité au cinéma, dans la bande dessinée, et aux quatre coins du monde. Il faut dire que le scénario choral fut l’œuvre de rien moins que l’écrivain Jean Redon, le cinéaste Claude Sautet, et le fameux duo Pierre Boileau et Thomas Narcejac à qui nous devons Les Diaboliques et Sueurs Froides. Excusez du peu !

Tout commence lorsqu’une femme jette dans la Seine le cadavre d’une jeune fille au visage affreusement mutilé. Le professeur Genessier (Pierre Brasseur) reconnaît formellement le corps retrouvé comme étant celui de sa fille mystérieusement disparue. En réalité, Christiane (Edith Scob, portant dans le film des robes conçues par Givenchy) n’est pas morte. Son père tente d’opérer une greffe faciale sur le visage de sa fille défigurée dans un accident de voiture, en prélevant le masque dermique de jeunes femmes enlevées par son assistante Louise (Alida Valli). Celles-ci sont alors victimes de ses folles expériences. Pierre Brasseur possède tout le charisme nécessaire pour que son rôle de chirurgien méthodique aux actes déments échappe aux lieux communs du savant fou de série B, prononçant avec aplomb des phrases telles que : « le futur, Madame, est une chose que nous aurions dû commencer il y a bien longtemps ». Quant aux grands yeux tristes d’Edith Scob, transparaissant sous un masque blanc inexpressif, ils justifient totalement le choix de ce titre magnifique (étrangement, le film fut rebaptisé aux Etats-Unis The Horror Chamber of Dr Faustus).

Quelque part, on pense à Jean Cocteau et aux surréalistes, et la somptueuse photographie d’Eugen Shufftan y est pour beaucoup. L’impact du film est d’ailleurs d’autant plus fort que son cadre parisien, pour sa part, est traité avec le réalisme le plus minutieux. L’intrusion du fantastique et de l’horreur, on le sait, n’est jamais plus efficace que lorsqu’elle s’inscrit dans un cadre crédible et familier. En ce sens, la scène chirurgicale du prélèvement du visage d’une victime, effroyablement réaliste et à peine soutenable, surprend pour son audace, quelques années avant qu’Herschell Gordon Lewis n’invente le cinéma gore. Même les débordements sanglants auxquels nous avons été rompus depuis sont rarement allés aussi loin, du point de vue du choc émotionnel. Car c’est bien d’émotions qu’il s’agit ici, et non de simples jets d’hémoglobine. D’où la révolte progressive de Christiane contre les agissements inavouables de son père, aveuglé par son amour paternel au point de perdre tout sens moral. Le final, gorgé de poésie, clôt superbement cette œuvre d’exception.

 
© Gilles Penso
Thema: Médecine